Konradhummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

Énergie 2050: moins de dirigisme, plus de marché

Il y a un problème énergétique... ou plus exactement, il y a un problème de transformation et de distribution de l’énergie. Le soleil, mère de toutes les formes de centrales énergétiques dans notre petit coin de l'univers, rayonne quotidiennement de tellement d'énergie vers la Terre que nous ne pouvons pas affirmer, de manière crédible. faire face à un «problème» de pénurie au sens économique traditionnel.

La consommation mondiale de pétrole brut est actuellement d’environ 96 millions de barils par jour. Si l'humanité voulait générer la même quantité d'énergie avec des panneaux solaires, mes propres calculs suggèrent que cela demanderait d’installer une superficie de panneaux d'un peu plus de 330 000 km2. C’est environ huit fois la taille de la Suisse. Pas beaucoup à l’échelle de la planète. Toutefois, la zone en question devrait se situer dans le Sahara, et ce Sahara devrait tourner de manière à capter en permanence la lumière du soleil. Les consommateurs du monde entier devraient en plus s’agglutiner à proximité de ce désert itinérant.

Cette simplification grossière - et à la limite absurde - illustre néanmoins mieux la situation que d’autres tentatives plus élaborées d’en modéliser chaque nuance dans sa totalité. D’autant que nous pouvons regarder de manière encore plus approfondie cette relativisation du «problème» énergétique: il n'y a tout simplement aucune comparaison entre ces 96 millions de barils et la quantité totale d'énergie solaire atteignant la Terre. Cette dernière peut être estimée prudemment à environ 6,1 x 1014 kilowattheures (kWh) par jour, soit l’équivalent énergétique d'environ 370 000 millions de barils/jour. Bref, il y a beaucoup plus d'énergie que nécessaire pour tourner.

Le champs des possibles

Si l’on met un instant de côté les considérations de viabilité économique, d'un point de vue purement technique, il est aussi tout à fait possible de convertir l'électricité produite par des panneaux photovoltaïques répartis autour de «mini-déserts» partout dans le monde, par exemple sous forme d’hydrogène. Comprimable et donc très facile à stocker, ce gaz liquéfié est une forme d’énergie facilement transportable vers les consommateurs. Ces derniers peuvent ensuite utiliser ces réserves pour alimenter des piles à combustible, des moteurs à combustion et d'autres technologies de conversion d'énergie, rendant ainsi obsolète l’idée de vivre à proximité du Sahara. Les sources d'énergie restantes sont géothermiques, marémotrices et  nucléaires. Elles ne sont pas totalement pas corrélées avec l'énergie solaire si bien que leur utilisation représente une forme de diversification et apporte de véritables avantages économiques.

S’il y a un problème d'énergie, c’est d’abord que les gens sont trop négatifs et pessimistes à ce sujet. Compte tenu des externalités négatives indiscutables associées aux solutions traditionnelles – émissions de fumées, pollutions malodorantes et techniques d'élimination douteuses des déchets nucléaires - l'utilisation de l'énergie a pris des connotations péjoratives, en particulier dans les pays qui épousent les valeurs occidentales. Cependant, les lois de la physique dictent que l'énergie n'est jamais consommée, simplement convertie. De sorte qu'il y a une dose de morale intrinsèque dans l’expression "consommation d'énergie". Mais ce n'est qu'un petit pas psychologique que de passer de «consommer» à «gaspiller».

Que l'humanité utilise l'énergie qu’elle a à disposition n'est pas un problème en soi. Le problème, ce sont les effets secondaires plus ou moins drastiques d'une telle utilisation. Ceux qui sont chargés de décider de la politique énergétique – ce que tout l'électorat suisse devra faire lors du prochain référendum national le 21 mai - devraient se garder des apôtres qui font avancer leur agenda derrière l’écran de fumée des «impératifs moraux» et de la «complexité». Il est tout à fait possible de réfléchir et de discuter des problèmes d'énergie sans colère ni parti pris et de proposer des solutions cohérentes.

Six principes pour réduire la complexité

Un coup d'œil au projet de loi montre à quel point il est difficile de saisir la complexité du problème. La clause décrivant le but de la loi énumère pas moins de dix objectifs dont certains sont contradictoires. Il y en a un petit peu pour chaque groupe d'intérêts. Bien qu'une telle approche puisse être politiquement efficace, une stratégie cohérente visant à rester efficace jusqu'en 2050 ne peut pas être mise en œuvre de cette manière. Il est essentiel de réduire cette complexité et d’éliminer un bruit de fond de plus assourdissant. Je suggère donc d'utiliser les principes fondamentaux suivants comme feuille de route d'élaboration de cette politique.

• La prospérité, la croissance économique et la consommation d'énergie sont intiment liées ce qui en fait une question particulièrement importante. Les expérimentations et l'activisme mal argumentés doivent donc être traités avec le plus grand scepticisme.

• La consommation d'énergie représente une création de valeur économique et est ainsi soumise aux lois régissant la rareté. La pénurie est efficacement gérée par les mécanismes de marché. Les distorsions politiques telles que subventions, contrôles des prix et autres moyens similaires n'ont pas leur place dans le secteur de l'énergie (comme pour l’essentiel dans  la plupart des autres).

• L'utilisation de l'énergie implique des externalités qui se matérialisent à divers degrés. La responsabilité de la gestion des effets secondaires  incombe au secteur public du niveau municipal à celui des états jusqu’aux autorités juridiques supranationales et internationales, en fonction de la portée de la question.

• En ce qui concerne ces externalités, il convient de privilégier les instruments qui n'empêchent pas la gestion de la rareté dans les segments créateurs de valeur économique. Les incitations écologiques neutres sur le plan fiscal sont supérieures tant aux subventions qu’aux certificats environnementaux dont les seuils et les valeurs sont imposés arbitrairement.

• Une attention particulière doit être accordée au problème des externalités intertemporelles associées aux déchets nucléaires. Afin de reconnaître l'importance de cette question pour les générations à naître, elle devrait être traitée au niveau national et constitutionnel ou confiée à des entités juridiques supranationales soumises aux droits fondamentaux comme la Charte des Nations Unies.

• La sécurité énergétique est un vrai problème y compris en période de paix apparente et fait partie des obligations constitutionnelles du corps politique. La capacité requise doit être fournie et maintenue par l'Etat et les acteurs économiques concernés.

 

Ce qu'il faut éviter

Ces six principes dessinent également une limite pour ce qui, je pense,  devrait rester au-delà de la gestion politique de l'énergie. La limitation de la consommation d'énergie, en fixant un chiffre de kilowattheure par habitant imposé à partir d’une certaine année relève, par exemple, du dirigisme. À condition que le problème des externalités soit résolu de manière adéquate grâce au mécanisme de fixation des prix, ce sont en effet les prix du marché qui régleront cette question.

Nous portons un regard sombre sur les préférences collectives pour une source d'énergie particulière comme sur les préjugés à leur égard. J’ai partagé à plusieurs reprises mes alarmes au sujet du rythme effréné de l'exploitation des combustibles fossiles qui, du point de vue économique, représente un processus largement non contrôlé de «désépargne» de la lumière du soleil accumulée depuis des millions d'années. Mais ici aussi, cependant, il y a peu d’arguments contre le rôle du marché pour gérer la pénurie existante et future. Les prix du pétrole finiront par grimper si haut qu'il sera plus logique de laisser l'or noir dans le sol que de l’extraire et le bruler. Et moins il y aura de politique  - pour soutenir le fracking avec sa problématique écologique par exemple - plus vite ce moment adviendra.

Faire de la gestion de la pénurie une priorité, hiérarchiser les externalités et socialiser la sécurité énergétique résument à peu près ma position sur l'énergie. Avec ces «cartes» dans la poche, on peut avoir une vision optimiste du débat actuel.  Car plus j’y réfléchis, plus je suis convaincu que les nombreux nœuds gordiens de la question énergétique peuvent être tranchés. Nous continuerons alors à voir le côté ensoleillé de la question de l'approvisionnement énergétique et de son usage.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."