Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Encore un petit joint, Mme Dreifuss?

Montreux et Paleo ont fermé leurs portes. Combien de pétards ? C’est une question qu’on ne pose plus. L’attitude à l’égard des drogues illégales – et d’abord de la plus banale d’entre elles – est en train de changer.

Lausanne, capitale suisse du tout répressif, réfléchit à des assouplissements. Et Genève vient de confier à Ruth Dreifuss une mission sur les problèmes de l’addiction. Or l’ancienne présidente de la Confédération est une critique acharnée de la prohibition dont elle a mesuré, dans ses fonctions fédérales et dans des mandats internationaux, les effets absurdes : le marché extraordinairement juteux des stupéfiants est livré sans contrôle aux mafias, et la police mobilisée n’a guère d’effet sur la consommation.

Donc, confrontée à ces faits têtus, l’opinion évolue. C’est particulièrement visible aux Etats-Unis, citadelle récemment encore du tout répressif. Et il vaut mieux être attentif à ce qui change outre-Atlantique, sachant que c’est rarement sans effet ici. D’autant plus que le New York Times lance, cette semaine, une campagne retentissante en faveur de la légalisation de la marijuana.

Treize ans de prohibition de l’alcool, rappelle la «Gray Lady», avaient transformé l’accès au whisky en sport clandestin et généré une formidable criminalité. L’illégalité du cannabis a eu, s’agissant d’une substance moins nocive, des effets pires. Les prisons américaines sont pleines de condamnés pour possession de marijuana : près de 660000 arrestations en 2012. La récidive peut vous envoyer à l’ombre pour la vie. Cette répression a un coût exorbitant et des effets sociaux débilitants, en particulier dans la communauté noire. Et malgré ces terribles coups de matraque, la moitié de la population fume ou a fumé de l’herbe.

L’absurdité de cet engrenage a fini par ébranler les Américains, même parmi les plus conservateurs. En 1991, ils étaient à 78% contre la légalisation du cannabis ; ils sont aujourd’hui pour à 54%.

Ce basculement n’a pas eu d’effet au niveau fédéral, où Barack Obama, fumeur avoué, n’ose pas affronter sur ce terrain herbeux le verrou républicain au Congrès. Mais le changement a lieu dans les Etats. Plus de vingt ont déjà légalisé le pot à des fins médicales. Et deux, le Colorado et Washington (capitale Seattle), l’ont fait totalement, en réglementant ce nouveau marché. Deux autres Etats, l’Alaska et l’Oregon, suivront sans doute bientôt, par vote populaire.

Après six mois d’expérience, menée progressivement, le Colorado tire les premières leçons de la marijuana pour tous – enfin, ceux qui en veulent, à partir de 21 ans. Il y a eu quelques incidents spectaculaires, dont le coup de folie de cet homme qui, après avoir avalé un biscuit au haschisch, a cru à la fin de monde et a tué sa femme.

Le New York Times, déjà sur la piste, a envoyé en juin Maureen Dowd, sa columnist star, en reportage à Denver. Elle aussi a grignoté une friandise au cannabis, pour voir. Ça l’a plongée pour huit heures dans une prostration paranoïaque. Un médecin lui a expliqué ensuite qu’elle avait avalé seize doses d’un coup.

Mais le gouverneur du Colorado, John Hickenlooper, qui était au départ opposé à la légalisation, dit aujourd’hui que ses craintes n’ont pas été confirmées. Il y a eu quelques problèmes avec des enfants qui n’auraient pas dû avoir accès aux biscuits fourrés, et des lacunes dans l’information. Mais il s’attend à engranger cette année près de 100 millions de taxes nouvelles…

C’est l’effet le plus sensible de la légalisation de la marijuana : une nouvelle industrie est née aux Etats-Unis. Après le gaz de schiste, le cannabis ! La production sort de la clandestinité, avec toutes sortes de métiers annexes, et des startups qui ont flairé le vent. Seuls les banquiers sont encore timides, car au niveau fédéral le pot demeurant illégal, ils hésitent à accepter les dollars du nouveau business. Le Congrès examine ces jours un projet de loi qui devrait leur lâcher la bride vers ce pactole qu’on évalue déjà à 2,6 milliards de dollars par an. Et une première foire industrielle du secteur vient de se tenir à Denver. Ses promoteurs l’ont baptisée Weedstock (weed = chanvre) !

Ruth Dreifuss avait-elle prévu que la fin de la prohibition déclencherait aussi vite de nouveaux appétits capitalistes ? Probablement: elle préfère les entrepreneurs aux mafieux. Et ce qui se passe dans les Etats américains correspond assez bien à ce qu’elle propose : procéder par expérimentations, produit par produit, et tirer des leçons au fur et à mesure, pour mieux contrôler le nouveau marché, comme on l’a fait pour le tabac et l’alcool.

Ça semble marcher pour le cannabis. Mais pour le reste ? On signale sur la côte est des Etats-Unis une nouvelle flambée de la consommation d’héroïne…

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