Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ENCHÈRES / Charles Giron centuple son estimation

Vu la lenteur de la vente, due aux hésitations des acheteurs potentiels, il a fallu beaucoup patienter. Le jeu en valait la chandelle. Mercredi soir à l'Hôtel des Ventes de la rue Prévost-Martin, l'esquisse du Genevois Charles Giron pour le décor de la salle du Conseil national au Palais fédéral portait le numéro 1181. Maître des lieux, Bernard Piguet ne cachait pas qu'il en attendait beaucoup, même si la toile (41 centimètres sur 80) semblait estimée bas. Entre 5000 et 8000 francs, selon le catalogue, où la vue alpestre ne s'en étalait pas moins sur deux pages complètes.

A peine le commissaire priseur a-t-il annoncé le lot, en précisant qu'il «suscitait beaucoup d'intérêt», qu'un premier cri fuse dans la salle. «Dix mille». Quelques secondes plus tard, un marchand le Grand-Rue spécialisé dans l'art tribal, lâche «40.000». Il a visiblement risqué son va-tout. La bataille se déroulera ensuite au téléphone. Deux clients s'y disputent cette peinture, d'un goût très christophe-blochérien. Les enchères montent à coup de 5000, puis de 10.000. Les enchérisseurs anonymes ont visiblement les reins solides. La bataille s'arrêtera à 430.000, ce qui fait environ 520.000 avec les frais. Applaudissements de la salle.

Commande pour le Palais fédéral

Pourquoi un prix pareil pour un artiste inconnu du grand public? A cause du sujet et de l'Histoire. Né en 1850, Giron a reçu cette prestigieuse commande à son retour de Paris, où il avait fait une somptueuse carrière de portraitiste mondain. Il y flattait ses modèles, tout en saisissant la ressemblance. «C'est bien elle, mais en mieux», peut-on ainsi lire dans une correspondance de la fin du XIXe siècle. En 1899 donc, le Département fédéral de l'Intérieur lui demanda un gigantesque paysage, aux tonalités symbolistes. Les nuages nappant le lac des Quatre-Cantons y adoptent des formes féminines. Et dévêtues. Une idée que Giron, mort en 1914, a développé pour d'autres tableaux, dont l'un est aujourd'hui conservé au Musée Jenisch de Vevey.

L'exécution se passa étonnamment bien pour une œuvre murale aussi officielle. «Elle est elle que je l'ai voulue», écrira Giron en 1905 au conseiller fédéral Ruchet. «Une chose bien rare dans la vie d'un artiste.» L'esquisse alla donc au président de la confédération, un autre Genevois, Adrien Lachenal. Sa famille a conservé la toile jusqu'à nos jours. C'est donc elle qui encaissera le pactole. Il est clair que le cote de Giron ne va pas exploser pour autant. Signalons pourtant qu'un autre de ses tableaux mythiques, «La Parisienne», sert d'affiche permanente au musée du Petit Palais à Paris et qu'une vue de la capitale, avec modes et calèches, a déjà fait un prix de malade dans une vente américaine.

Un très cher petit lion

D'autres œuvres se sont bien vendues mercredi soir, au milieu d'un fatras de toiles à 300 ou à 500 francs. Un grand paysage, assez ennuyeux, de Pierre Louis de la Rive (1755-1817) est ainsi parti à 65.000 francs, auxquels il faudra ajouter les frais. Légères déceptions, cependant, pour la peinture flamande et hollandaise. Le ravissant portrait de femme de Frans Porbus, datant des années 1570, n'a obtenu que 20.000 francs. Le ras de l'estimation basse. Une effigie d'homme dûe à Judith Leyster (1609-1660) n'a pas dépassé 8000 francs, en dépit de provenances fabuleuses. Citons parmi elles la collection Schloss, spoliée par les nazis, et celle de la famille Van Beuningen (comme le Musée Boijmans-Van Beuningen de Rotterdam).

Je terminerai avec un autre prix flatteur. Je vous parlais lundi du lion en bronze de Barthélémy Prieur, rarissime sculpteur français du temps d'Henri IV. Eh bien, prisé entre 3000 et 5000 francs, il s'est vendu 105.000 francs, soit 128.000 tous frais compris. Rappelons à tout hasard que ce fauve ne mesure que dix centimètres de haut...

Pratique

Les ventes continuent ce jeudi avec la mode, les montres et les bijoux, www.hoteldesventes.ch Vacations à 14h et à 19h. Photo (Hôtel des Ventes). Le Charles Giron. esquisse pour le Palais fédéral à Berne.

Genève fait ses "états généraux" des musées

C'est ce jeudi matin que débutent les Etats généraux des musées genevois. On se croirait au printemps 1789 à Paris et à Versailles. On ne coupera hélas ici aucune tête à l'arrivée. Il s'agit en effet d'une de ces parlottes comme on les adore dans les milieux culturels genevois, où il n'est question que de réunions, de stages (1) et de colloques. En bref, de para-activités.

Quantités d'intervenant-e-s (n'oublions pas les féminins dans une Genève obsédée par le politiquement correct, surtout quand il est «épicène») vont donc s'exprimer durant trois jours devant un public gentiment ensommeillé. Le tout aux frais du contribuable, pour utiliser un langage populiste. Même Sandrine Salerno, dont la face agrémente en ce moment les autobus pour cause d'élections cantonales, a trouvé le moyen des distraire un peu de son précieux temps de femme maire.

Tout cela offre-t-il un intérêt? Il est permis de se le demander. L'opération donne une impression de cache-misère. Et de rabâchage. S'il existe autant de tables rondes, n'est-ce pas un parce qu'on y tourne en rond? A vérifier les 3 octobre dès 9h, le 4 dès 14h et le 5 octobre dès 9h au Muséum d'Histoire naturelle. Entrée libre, www.ville-geneve.ch/etats-generaux-musees

(1) Je me suis laissé dire qu'il existait même un cours où l'on enseignait le «leadership transformationel». Il y a des mots qui laissent sans voix.

J'ai repoussé le texte pour cause d'actualité imprévue. La chronique sur le Louvre selon son nouveau directeur Jean-Luc Martinez paraîtra donc le vendredi 4 octobre.

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