Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

En Irak, Joe avait raison

Le vice-président Joe Biden, en 2012, avec l'auteur.

Joe Biden, gaffeur en chef ? C’est la réputation que les médias moutonniers font au vice-président américain. Une bourde sort de sa bouche chaque fois qu’il parle, disent les perfides en se demandant si cela n’a pas à voir avec le deuxième prénom de Joseph Robinette Biden Jr. Robert Gates, l’ancien chef du Pentagone, écrit même dans ses mémoires que Biden, en politique étrangère, est depuis quarante ans à côté de la plaque.

Cette mauvaise réputation est très imméritée. Le Veep a la langue bien pendue, mais il ne parle pas pour ne rien dire, et les exemples de sa clairvoyance ne sont pas rares.

L’Afghanistan, par exemple. En 2009, quand les généraux (et Robert Gates) demandaient des renforts au nouveau président fraichement élu, Joe Biden conseillait de n’en rien faire. Obama ne l’a pas écouté, et il a envoyé 30000 hommes pour prolonger la guerre, en pure perte.

C’est surtout sur l’Irak qu’il aurait mieux valu, quand il était encore temps, entendre Biden. Non pas qu’il eût mis en garde contre la folie d’entrer en guerre : il avait approuvé l’usage de la force par George W. Bush. Mais ensuite, il était devenu le principal critique de la manière dont était géré l’après Saddam Hussein.

En 2006, alors qu’il était sénateur, Joe Biden avait développé un projet de fédéralisation de l’Irak. Les trois grandes communautés du pays (chiite, sunnite, kurde) n’avaient pu coexister dans un Etat unique que sous la poigne de la dictature impitoyable d’une des composantes (sunnite). Dès lors que le verrou autoritaire avait sauté, il fallait imaginer une autre organisation.

Et Biden proposait de s’inspirer de l’exemple, imparfait, de la Bosnie. Là, on avait pu mettre un terme à la guerre en accordant une large autonomie aux trois communautés (serbe, croate, musulmane), dans trois régions coiffées par un Etat central aux pouvoirs limités.

Que les Irakiens fassent de même, disait le sénateur. Un nord kurde. Un ouest à dominante sunnite, principalement la province de l’Anbar. Un sud à dominante chiite. Et Bagdad comme territoire fédéral. Chaque région aurait en charge les questions de sécurité, de développement, de santé, d’enseignement, etc. Au centre seraient confiées la politique étrangère, la défense des frontières, et surtout la gestion des revenus du pétrole, équitablement répartis, de telle manière que les Sunnites, qui ont peu d’or noir sous les pieds, ne soient pas prétérités.

On ne peut pas dire que ces suggestions, à l’époque, n’aient eu aucun écho. La nouvelle constitution irakienne permettrait une évolution fédérale. Mais la proposition Biden a été très vite déformée. Le sénateur était accusé de préparer la partition de l’Irak, et tout le monde arabe s’est mis à fantasmer autour d’un plan secret américain dont l’objectif réel était de démembrer et d’affaiblir la région.

L’Irak, du coup, a pris une tout autre direction. Les Kurdes ont développé leur propre autonomie aussi loin qu’ils le pouvaient, gérant leurs abondantes ressources pétrolières pour leur seul profit. Les Chiites, majoritaires et ayant échappé à l’oppression, ont entrepris de coloniser l’Etat central, redevenu autoritaire sous le premier ministre Nouri al-Maliki. Les Sunnites, eux, dépossédés de leur domination, dans leur portion la plus démunie du pays, sont prêts, comme on le voit aujourd’hui, à suivre les bergers les plus extrémistes et les plus brutaux.

Et dans le désastre qui se déroule sous nos yeux, l’hypothèse fédérale refait timidement surface, comme ultime rempart contre un déchirement cataclysmique. A Maliki qui demande des armes, Obama répond qu’il doit d’abord associer les Sunnites au pouvoir et trouver une réconciliation avec eux.  

C’est un peu tard. Et les Etats-Unis mesurent aujourd’hui ce qu’ils ont déclenché en ouvrant en 2003 à Bagdad la boite de Pandore orientale. Ils entendent les appels au secours d’un autocrate (qu’ils ont contribué à mettre en place) assailli par un mouvement djihadiste soutenu par leurs propres alliés (saoudiens), et ils cherchent de l’aide auprès d’un voisin encore ennemi (l’Iran) qui arme un dictateur (Bachar al-Assad) dont Obama il y a trois ans annonçait la chute imminente… On souhaite bonne chance au secrétaire d’Etat John Kerry.

Et dans son coin de la Maison Blanche, Joseph Robinette Biden Jr doit regretter qu’on ne l’ait pas écouté naguère, au lieu de prétendre qu’il parlait pour ne rien dire.

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