Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

En Chine, le 4 juin tombe le 3 mai

En 1989, il avait coupé le bout d’un de ses doigts pour protester contre le massacre qui venait d’être perpétré place Tiananmen. Aujourd’hui, il ne sait pas comment expliquer à son fils de 12 ans pourquoi il lui manque une phalange.

La journaliste Louisa Lim raconte cette histoire dans «La République populaire de l’Amnésie», qui vient de paraître en anglais. Comment, en effet, parler à un enfant d’un événement qui n’a pas eu lieu ?

Vingt-cinq ans après son écrasement, le soulèvement démocratique est encore un sujet tabou en Chine. A la veille du 4 juin, anniversaire de la nuit de terreur, les opposants qui pourraient avoir la mauvaise idée d’une quelconque manifestation du souvenir ont été mis à l’ombre ou fermement priés de quitter Pékin pour quelques jours. La version officielle – un «incident contre-révolutionnaire» – ne sera même pas rappelée. Et la censure sur internet, grâce à une batterie de mots-clés interdits, bannit toute description, par l’image ou les mots, de ce qui s’est vraiment passé en 1989.

Jusqu’à quand le parti communiste parviendra-t-il à dissimuler ainsi une page sanglante de son histoire sous un carré blanc ? Les Chinois, qui se sont appropriés la Toile comme peu d’autres peuples, apprennent jour après jour à se jouer des censeurs. Par exemple en remplaçant un mot, dont ils savent qu’il ne passerait pas la grande muraille digitale, par un autre. Ainsi, comme 4 juin (4/6, ou liu si en chinois) est tabou, ils écrivent 3/5 (san wu, les deux chiffres précédents), autrement dit : 3 mai.

Mais les censeurs ont quelques longueurs d’avance, et le système qu’ils ont mis en place est efficace. Demandez à Google ! Les trous dans le bouclier ne sont pas si nombreux, et le contrôle des esprits fait son œuvre : sur 100 écoliers chinois à qui on montrait la fameuse photo de l’homme seul arrêtant une colonne de chars sur l’avenue centrale de Pékin, 15 seulement ont pu dire de quoi il s’agissait.

La proportion serait bien différente à Hongkong. Dans la métropole du sud, les enfants savent. Le pouvoir central respecte, de mauvaise grâce, l’accord de rétrocession signé avec Londres. La presse est encore assez libre malgré une surveillance plus tatillonne; il y a des élections malgré le désir de Pékin d’en réduire le champ. Les Hongkongais ont pu organiser, comme chaque année, leur veillée du 4 juin, et un musée sur les événements de 1989 vient d’ouvrir ses portes.

Sur le continent, l’oubli n’aurait pas pu se faire si le parti n’avait pas offert quelque chose en échange. L’ouverture du pays et le formidable développement qu’il a connu au cours de ce quart de siècle ont sorti des centaines de millions de Chinois de la pauvreté, et la nouvelle classe moyenne admet que les maîtres ont rempli une partie de leur mandat.

Mais comme disait Deng Xiaoping, quand on ouvre les fenêtres, les mouches entrent. La liberté de voyager et la possibilité, malgré la censure, de s’informer stimuleront le besoin de savoir. Et au-dehors, l’information sur ce qui s’est passé en mai et juin 89 est de plus en plus abondante, alimentée par des documents qui sortent peu à peu de Chine.

Le «New York Times» vient ainsi de raconter, grâce à ces sources, les fissures qui sont apparues dans l’armée populaire au moment où elle a reçu l’ordre d’intervenir sur Tiananmen. Des généraux refusaient de faire tirer sur la foule. Des civils, dans la rue, fraternisaient avec les soldats. La panique a gagné le parti, d’autant plus que le mouvement pour la démocratie s’était étendu à toutes les grandes villes du pays.

Deng Xiaoping a imposé la force pour sauver le régime, mais il est entré aussitôt après en conflit avec les conservateurs qui voulaient l’arrêt des réformes et le retour à une stricte dictature. Ce fut son dernier combat, et un célèbre «voyage dans le sud», pour imposer finalement la forme sauvage de capitalisme qui était alors expérimentée à Shenzhen et dans les autres zones économiques spéciales.

Le Petit Timonier l’a emporté, et la Chine affronte maintenant d’autres problèmes : croissance, inflation, pollution, corruption. Mais l’enfant de 12 ans ne sait toujours pas pourquoi son papa a perdu son doigt.

 

 

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