Eileen Hofer

JOURNALISTE ET CINÉASTE

Née en 1976 à Zurich. Études en Lettres. 2003: Post-grade en histoire du cinéma. A travaillé comme attachée de presse pour deux festivals de film. Depuis 2005, elle travaille comme journaliste et cinéaste. Elle lance un blog éphémère eileenexpresso.com en juin 2015. L'occasion de croquer ses voyages, raconter ses rencontres.

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Road trip dans les Grisons (deuxième partie)

A nous la tarte aux noix, les Sgraffites et les bouquetins ! Suite d’une escapade automnale dans le canton des Grisons.


On poursuit la Route du Bonheur dans les Grisons signée Relais & Châteaux. Au Parc National Suisse de Zernez, une guide nous attend. Il y a si peu de touristes francophones ici que Fiorina Gross a potassé sa visite jusqu’à trois heures du matin pour être sûre de la maîtriser dans la langue de Voltaire. Chapeau ! En guise d’introduction, elle pointe du doigt le drapeau des Grisons. Il représente une alliance conclue entre les Trois Ligues : La Grise, celles des Dix-Juridictions et celle de la Maison–Dieu. La guide enchaîne : «Cette dernière représente un….zut… Wie sagt man « Steinbock » en français ?»

-Moi, je sais ! Un capricorne. Facile, c’est mon signe astrologique.

-Non, hésite la guide en googlant sur son Smartphone. En allemand « Steinbock »veut dire bouquetin.

    Effroi. Was ? Pour les allemands, je serai donc un bouquetin ? Cette bête à cornes réintroduite en 1934 qui fait partie des 38 espèces mammifères que l’on peut voir dans le parc ?

    Le parc est fondé en 1914 par des pionniers, des amateurs de nature qui assistaient avec émoi à une chasse devenue incontrôlée. Lors d’une randonnée sur les 80 kilomètres de sentiers balisés, on appréciera avec un peu de chance au vol du gypaète barbu. Inoffensif, ce charognard au plumage noir a été exterminé des Alpes au cours du 19ème siècle. Il est réintroduit dès 1986 et embrasse le ciel atteignant jusqu’à trois mètres, ses ailes tendues.

    On enchaîne avec le Château de Tarasp qui surplombe toute la région tel un nid d’aigle. «Enfant, il nous servait de repère lors de nos balades avec ma grand-mère», se souvient notre nouvelle guide, une autochtone qui a grandi à New York avant de revenir dans sa vallée. Valerie Prodigi est l’une des trois détentrices du jeu de clés qui ouvre les portes de cette forteresse du XIe siècle.

    Au début du XXe siècle, le château alors en ruine est acheté par le philanthrope Karl August Lingner. Cet allemand de Dresde se rêvait musicien et deviendra le richissime inventeur du bain de bouche Odol. Il y a des parcours de vie qui ne s’inventent pas ! Il restaure l’emblème de la Basse-Engadine important des tentures du Tyrol, des vitraux de Murano ou encore le plus grand orgue à usage privé avec 3000 tuyaux et 400 boutons qui résonne encore dans la salle de concert. Hélas, il meurt deux mois avant la fin des travaux.

    Pif, paf, pouf, après quelques sauts dans le temps, le château est racheté par l’artiste engadinois Not Vital. Avec son frère architecte, l’artiste l’a réhabilité en centre d’art avec un parc de sculptures où il expose –en plus de son travail– celui de Warhol, Ernst, Beuys, ou encore Rembrandt. Tout le premier étage est ouvert au public avec le mobilier de Lingner marié aux sculptures et photographies de Vital.

    Les hirondelles d’Engadine

    Aux pieds du château, Gian-Andrea Pazeller nous accueille avec ses parents dans l’ancienne ferme familiale construite il y a plus de 400 ans. La façade de l’actuel hôtel et restaurant Chastè est ornée de sgraffites traditionnels des Grisons. Ces peintures murales sont «griffées», créant un jeu d’ombre et de lumière autour des fenêtres.


    Son grand-père, Robert Pazeller, a jonglé durant cinquante ans entre deux métiers : paysan et concierge au palace de Saint-Moritz. Une photo en noir et blanc le montre conversant avec Alfred Hitchcock et son épouse, une autre l’affiche tout sourire sur son tracteur. 


    Nous, on va suivre Rudolf Pazeller, le père de Gian-Andrea. Le cuisinier retraité a passé 48 ans derrière les fourneaux du Chastè à magnifier les spécialités de l’Engadine : le Plain in Pigna, ce rösti au four, le salsiz de chamois ou encore le ragoût de marmottes.

    Nous marchons avec lui au bord du lac noir, loin de tout tumulte. «J’amenais nos vaches ici quand j’étais petit. Les soucis s’évanouissent face à un tel paysage.» Assis sur le banc qu’il a financé, Rudolf dévoile un pan de l’histoire engadinoise : la tarte aux noix ! 


    Sa recette a 35 ans mais ce patrimoine suisse remonte à plusieurs siècles. Il existe autant de versions sur son origine que de dialectes romanches. On parle, de Fausto Pult qui a crée sa recette en 1926. Mais il faut remonter au XIXe siècle : dans cette région pauvre de la Suisse orientale, les hommes travaillaient comme saisonniers à l’étranger et revenaient les mois d’été. On les surnommait les hirondelles. Certains de ces émigrés deviennent des boulangers-sucriers et font fortune à Venise, Naples ou Moscou internationalisant cette recette de grand-mère qui marie caramel, beurre et noix. Le gag ? Les noix ne poussent pas dans les Grisons.

    Le pinot noir des Grisons

    Prochain arrêt : Samnaun. La station de ski est connue pour son Duty-Free qui rend fou les bourses avec cosmétiques, alcools et montres détaxés. Jusqu’en 1912, Samnaun était coupé du reste de la Suisse. Le citoyen helvète devait traverser l’Autriche pour rejoindre ses compatriotes. D’ailleurs, 65 % du domaine skiable se trouve encore sur leur sol. Dans cet ancien paradis des contrebandiers, on ne parle pas le romanche. Les prêtres et enseignants venaient d’Autriche et parlaient un dialecte tyrolien. Désormais, un chemin à lacets lie Scuol, la capitale de la Basse-Engadine, en 379 virages (45 minutes de voiture).

    On reconnaît le Chasa Montana Hotel & Spa à sa tourelle couleur crème. Au programme : quatre piscines, sept saunas et un peu de shopping avant le dîner étoilé. Mais avant cela, Daniel Eisner nous invite à explorer son lieu préféré : la cave à vins où sommeillent 20'000 bouteilles. Le directeur de l’hôtel débouche pour l’apéro un blanc du cépage autrichien Grüner Veltliner. Un vin maison du Chasa Montana. Membre de l’AWF club, comprendre l’Alpine Wine Freaks, ce passionné se réunit avec ses amis œnologues trois fois par année dans un refuge. Chacun amène ses deux meilleurs crus pour une dégustation à l’aveugle.

    Avec humour et générosité, Daniel Eisner nous initie au vin du canton : «le pinot noir produit dans les Grisons est digne des grands bourgognes !» Cette «Bourgogne suisse» s’étend le long du Rhin. Cinq villages viticoles servent d’écrin aux meilleures caves : Jenins, Malons, Zizers, Mainfeld ou encore Fläsch, à plus de deux heures de route de Samnaun : «La vallée du Rhin est bercée en automne par un vent doux. Le foehn automnal adoucit les journées alors que les nuits sont froides. Ce changement de température agit sur la maturation des raisins en fin de cycle.»

    Daniel et Martha Gantebein, considérés comme les vignerons phares des Grisons, sont passionnés par la Bourgogne. Ces autodidactes produisent principalement du pinot noir. Le cépage bourguignon prospère aussi avec les 4,5 hectares de côtes viticoles du domaine de Martin Donatsch qui a obtenu à deux reprises le titre de «Champion du Monde des producteurs de Pinot Noir» lors du Mondial du Pinot Noir de 2010 et de 2011. A Daniel Eisner de conclure la visite : «J’ai eu le flair de lui acheter une palette de ce cru avant qu’il ne se retrouve sous les feux des projecteurs !» Et bien, voilà l'occasion de le goûter lors du dîner signé par l’Autrichien Bernd Fabian.

    Clap de fin : la nature du Liechtenstein

    Notre voiture de location – un miracle elle n’a toujours pas d’égratignures – nous amène au cœur de la Principauté du Liechtenstein pour clore la virée de cette Route du Bonheur avec la découverte du Musée des beaux-arts de Vaduz conçu par les architectes Morger, Degelo & Kerez.


    Comme tous les hôteliers du groupe Relais & Châteaux se connaissent, on apporte dans nos valises une tarte aux noix de Rudolf Pazeller pour Hubertus Real, le chef et propriétaire du Park-Hotel Sonnenhof qui domine la ville. On doit à l’architecte paysagiste zurichois Enzo Enea le jardin et ce nid d’aigle au centre de la canopée où se tient le dîner au restaurant gastronomique Marée. En face, la résidence princière surplombe la capitale et ses 5000 habitants. Quelle tranquillité. Soudain, des lumières s’allument dans le château médiéval. On imagine le prince entamer la saison 3 de «The Crown» sur Netflix tandis qu’on savoure notre vitello tonnato revisité.

    Le lendemain, avant de rentrer à Genève, une dernière balade dans le jardin de l’hôtel s'impose. C’est la claque et le clap de fin du road trip. Dans un calme absolu, je profite du panorama sur les Alpes appenzelloises. Le vent fait frémir les feuilles rougies par l’automne. Entre fougères et hortensias, le jardin possède ce je-ne-sais-quoi d’apaisant, de serein. Il paraît qu’un guérisseur avait trouvé ce terrain idéal pour y soigner ses malades avant que l’hôtel n’ouvre. En deux minutes, des larmes jaillissent. Des larmes de gratitude.

    J’ai frôlé la mort le premier juin en chutant de dix mètres des falaises de St Jean, à Genève. Bilan : les côtes, le genou, le poignet fracturés, sans compter des ligaments déchirés, une tendinite et une entorse. Le jackpot. Vous parlez d’un timing, après trois mois de confinement me voilà alitée durant huit semaines, impuissante face à l’été qui file. Je me suis terrée comme une autruche, la tête dans mon oreiller de peur des séquelles et hantée dans mon sommeil par cet accident. Et puis, j’ai repensé à ce pompier aux yeux bleus qui, au moment de me sauver, m’avait dit: «vous êtes une miraculée». Depuis, j’ai été poussée par des partenaires à reprendre la route et ces chroniques voyages (malgré une démarche similaire à celle de la créature de Frankenstein). Alors voilà, je regarde Vaduz et ses montagnes voisines et je dis merci car l’envie de découvrir de nouvelles contrées en Suisse ou à l’étranger est à nouveau là. Si j'ai appris une chose avec cet accident, c'est que désormais tout ira bien parce que j'ai décidé de voir le verre à moitié plein, surtout en cette morne période.

    INFORMATIONS PRATIQUES

    Montblanc : Avec leur nouvelle campagne «What Moves You, Makes You», il ne s'agit plus d'atteindre le sommet, mais d'entreprendre le voyage. De suivre son intuition plutôt qu'une direction. Merci au partenaire de cette virée dans les Grisons (et des escapades suisses qui vont suivre). Leurs compagnons de vies : instruments d’écriture, montres, maroquinerie, nouvelles technologies et accessoires se découvrent sur www.montblanc.ch

    La Route du Bonheur : Créée en 1954, Relais & Châteaux est une association de plus de 580 hôtels et restaurants d’exception. En Suisse, il existe 10 « Route du Bonheur » qui combinent une sélection d'adresses gastronomiques et hôtelières avec les caractéristiques pittoresques et culturelles du pays. www.relaischateaux.com

    La voiture de location : Comme cette année, les vacances en Suisse sont très prisées. Les voitures de location Hertz offre des idées d’excursions ainsi que des conditions attrayantes. Plus d’informations sur : www.myweekend.ch

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