Eileen Hofer

JOURNALISTE ET CINÉASTE

Née en 1976 à Zurich. Études en Lettres. 2003: Post-grade en histoire du cinéma. A travaillé comme attachée de presse pour deux festivals de film. Depuis 2005, elle travaille comme journaliste et cinéaste. Elle lance un blog éphémère eileenexpresso.com en juin 2015. L'occasion de croquer ses voyages, raconter ses rencontres.

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L’homme qui parlait aux nuages

Tourisme littéraire, street art et chefs étoilés. Petite virée sur les traces d’Hermann Hesse et du sculpteur Ivo Soldini dans le canton italophone.


« J’ai dû remuer les chiffres dans tous les sens. Nous avions un parking au bord du lac qui rapportait bien mais nous avons quand même pris le risque de le transformer en restaurant. » Grand bien leur a pris. « L’étoile nous est tombée du ciel », se souvient Ivan Zorloni le directeur du Grand Hôtel Villa Castagnola devant son verre de Merlot vinifié en blanc, symbole de l'apéritif tessinois. « Nous embarquions avec ma femme pour 19 jours de traversée de l’Atlantique à la voile quand on a appris en 2011 que la Galleria Arté al Lago recevait l’étoile Michelin. »

Depuis, les clients affluent pour découvrir la cuisine de Frank Oerthle avec, de l’autre côté de la baie vitrée, le lac de Lugano et ce pain de sucre qui copie le décor tropical de Rio de Janeiro. Le chef garde la tête sur ses épaules et les pieds sur ses pédales. Fan de VTT, Frank Oerthle sillonne les vergers en quête d’inspiration. Ses produits issus des plaines voisines mettent à l’honneur le patrimoine culinaire du canton. Cet été, on se régale au milieu des sculptures d’Ivo Soldini. L’enfant terrible du Tessin, exposé jusqu’en novembre, revendique ses racines et manipule le bois, le plâtre, le bronze ou la résine.


Ses formes humaines, parfois inclinées, peuplent les rues d’Ascona ou de Bellinzona (comme sur la photo ci-dessus). On les retrouve sur la pelouse du Grand Hôtel Villa Castagnola aux côtés de Nag Arnoldi à qui l’on doit des fontaines à Lugano et à Paradiso.

La villa construite en 1880 s’agrandit au fil des ans. Elle abrite 72 chambres dont 33 suites ainsi qu’une vaste collection d’art. Antiquités, peintures contemporaines et sculptures se côtoient. On déjeune face aux gravures de Goya qui déclinent la gestuelle de la tauromachie. 


Dans le grand salon, ours, sangliers et chevaux se pourchassent sur les tapisseries murales des Gobelins. Comme dans un musée ? Au détail près que les œuvres ne « bip » pas quand le concierge vous laisse vous faufiler derrière la réception pour mieux apprécier une baigneuse signée Giacometti.

De la Renaissance au street art

Quand on parle de peinture murale à Lugano, on pense à la fresque de l’église Santa Maria degli Angioli, chef-d’œuvre de la Renaissance signé par l’élève de Leonardo da Vinci, Bernardino Luini. 120 mètres carrés et plus de 150 personnages. C’est tout ? Figurati ! Aujourd’hui, l’art urbain, lui vole la vedette.

Lors d’un parcours à vélo, on lève le nez sur les murs aveugles ou, comme ici, sur la façade du Palais des Congrès pour découvrir ces nouvelles œuvres. Andrea Ravo Mattoni tire le trait d’union du classicisme au contemporain. Le graffeur italien recrée au spray «Prédication de Saint Jean-Baptiste» de Pier Francesco Mola, peintre tessinois du 17esiècle.

Dans la rue Lavizzari, « L’homme à vélo » d’Agostino Iacurci rend hommage à l’anarchiste italien Pietro Gori et à sa chanson « Addio Lugano », une fresque colorée aux formes épurées. Puis, on freine surpris devant les sens interdits du duo Gysin & Vanetti. Leurs installations «Cartelli» occupent plusieurs coins de la ville.

« Vous avez vu la baleine de Nevercrew, rue Franscini ? » demande Serena Maisto qui nous accueille dans le jardin de son atelier, au centre ville. « Close up » occupe 173 mètres carrés. L’œuvre murale du duo tessinois - Christian Rebecchi et Pablo Togni – incarne l’écosystème d’un monde à la dérive. Et de rajouter sans ironie : «Faites-vite ! Il paraît qu’une construction va bientôt la cacher. » L’artiste tessinoise de 39 ans nous embarque dans son univers. 

Elles couvrent ses toiles de giclées noires selon la technique de l’action painting propre à Jackson Pollock avant d’en recouvrir une partie d’une couleur uniforme : «selon l’humeur du jour», précise-t-elle.

Collectionneuse, elle s’approprie aussi les portraits photographiques d’autres artistes qu’elle désincarne en les entrelaçant. Elle annule ainsi l’image première apposant sa propre vision. En ce moment, elle agrémente d’un smiley des boucliers de la police chinoise pour une expo à venir.

La magie de la Collina d’Oro

Changement de décor. On prend de la hauteur à la Villa Principe Leopoldo au milieu des châtaigniers et des pins séculaires. La Colline d’Or se surnomme ainsi pour son ensoleillement permanent et sa vue unique sur le lac de Lugano. Un glissement sémantique plus tard, ce sommet représente le Beverly Hills de la ville.

Dans un style inspiré du Heimatstil local, la villa a été construite en 1926 pour le général de cavalerie Friedrich Leopold de Hohenzollern, prince de Prusse. Des colonies germanophones étaient déjà installées autour de Locarno et de Lugano. Des élites artistiques et culturelles qui provenaient de Suisse alémanique ou d’Allemagne. Depuis 1986, les 37 suites attirent Bob Dylan, Grace Jones ou encore Michael Schumacher en quête de calme.

On rejoint le Sentier de Hermann Hesse, le germanophone le plus connu de la région, qui s’ouvre à Gentilino, à seulement dix minutes à pied de l’hôtel. Le parcours est jalonné de plaques signalétiques avec les mots de l’écrivain. Parmi les onze arrêts, on se recueille dans l’église baroque et le cimetière de San Abbondio, où reposent Hesse et sa troisième épouse, Ninon. « E morto … di morte », ont sûrement dit les villageois qui se pressaient à son enterrement. Ironie du sort pour ce prix Nobel de littérature de 85 ans qui a tenté à plusieurs reprises de se suicider au cours de sa vie... L’itinéraire s’achève au musée qui lui est consacré dans la tour Camuzzi à Montagnola, à deux pas de sa demeure.

Dessine-moi un nuage

«Le drôle d’Allemand au chapeau de paille ? » Ainsi parlaient de lui les bergers et les paysans qu’Hermann Hesse croisait sur son chemin. Il débarque au Tessin au lendemain de la Première Guerre mondiale après avoir essuyé une profonde dépression. Savait-il qu’il y resterait 43 ans ? La lumière, le climat et la gentillesse des gens le séduisent. Naturalisé suisse en 1924, l’écrivain profite de chaque éclaircie pour s’évader. Bâton en main, il arpente les vallons, se perd dans la nature qu’il encense dans ses romans. 

Dans « L’Ornière », Hans Giebenrath est un garçon surdoué qui passe des heures à taquiner la canne à pêche. Devenu jeune adulte, Hesse dépeint son double «Peter Camenzind» comme un promeneur solitaire. Harry Haller, vieil homme désabusé, vit en marge de la société dans le « Loup des Steppes ». Ces autoportraits peignent un marginal. L’était-il vraiment ? Fin observateur de la société, il devient surtout un militant pacifiste qui rejette les valeurs du nazisme. Sa demeure sera la terre d’accueil d’intellectuels qui fuient la machine à broyer d’Hitler.

Dans le petit musée, entre ses lunettes rondes et sa machine à écrire, on découvre une minuscule partie de sa vaste bibliothèque. Cancre à l’école, il ne cessera pourtant jamais de lire. Pour lui, chacun se doit de connaître: Lao Tsé, la Bible, Molière, Don Quijote et une centaine d’autres livres.

Le futur chancelier et le facteur

35'000 lettres témoignent de sa correspondance avec le monde entier. Lorsqu’il reçoit son prix Nobel, le facteur arrive avec une brouette débordant de félicitations. «Tiens, viens dire bonjour à Konrad Adenauer qui me rend visite », lui aurait-il lancé d’un ton jovial. Hermann Hesse qui aimait autant écouter le futur chancelier que son propre jardinier a peint plus de 3000 aquarelles, des paysages principalement. Durant sa contemplation méditative, il parle aux animaux et rigole avec les étoiles. Sa spiritualité plane au-dessus des religions. Et on le remercie pour cela. Il se serait peut être retourné dans sa tombe s’il avait su qu’il deviendrait l’idole des hippies américains de la «Beat Generation». Les opposants à la guerre du Vietnam pensaient que l’auteur du « Loup des Steppes » et de « Siddharta » – l’un des plus beau voyage initiatique –avait comme eux été biberonné au LSD.

Un air de famille

Le soir, au restaurant Principe Leopoldo, on se laisse envoûter par le paysage maintes fois cité dans les pages de l’écrivain. On surplombe le lac avec au loin la couronne de montagnes aux cimes enneigées. Dans nos assiettes, l’étoile du chef exécutif Cristian Moreschi, reçue en février dernier, se reflète. Le résultat mérité d’expérimentations culinaires et d'un savoir-faire basé sur la connaissance de la matière première, consolidé au fil du temps.

Ici, la tradition prime. Celle d’une équipe en salle fidèle depuis plus de trente ans à l’instar du risotto (selon la recette tessinoise) ou du bar de ligne en croûte de sel (trois kilos de sel et deux jaunes d’œufs) qui figurent au menu depuis le début. Les familles luganaises viennent et reviennent. Ils célèbrent des fiançailles, un mariage, la naissance d’un premier enfant puis les 18 ans du cadet et on remet le couvert avec de nouvelles fiançailles. Così è la vita ! Le restaurant, lui, soufflera ses 35 bougies en septembre.

INFOS PRATIQUES

Villa Principe Leopoldo 5*, l’établissement est affilié au groupe Relais & Châteaux- Via Montalbano 5, CH-6900 Lugano, [email protected] +41 (0)91 9858855 - www.leopoldohotel.com

Grand Hôtel Villa Castagnola 5* est affilié au groupe Small Luxury Hotels of the World, Villa Castagnola 31, CH-6906 Lugano, [email protected], +41 (0)91 973 25 55 – www.villacastagnola.com

Montblanc : Avec leur nouvelle campagne «What Moves You, Makes You», il ne s'agit plus d'atteindre le sommet, mais d'entreprendre le voyage. De suivre son intuition plutôt qu'une direction.Je remercie le partenaire de cette virée à Lugano. Leurs compagnons de vies : instruments d’écriture, montres, maroquinerie, nouvelles technologies et accessoires se découvrent sur www.montblanc.ch

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