Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EGYPTE/Lille sort Sésostris de l'ombre

Il a une ride profonde au front, les paupières tombantes, des pommettes hautes et surtout d'immenses oreilles, genre Babar. Pas difficile d'identifier Sésostris III, le pharaon le plus célèbre du Moyen Empire. L'homme ne jouit pourtant pas de l'aura entourant Toutankhamon, Akhenaton (le souverain, pas le rappeur), Ramsès II ou Cléopâtre. Il lui manque la dimension mythique. L'Egypte du XIXe siècle avant J.-C. lui doit pourtant l'une de ses époques les plus fastueuses. Le pays descendait alors jusqu'au Soudan actuel, tout en rayonnant culturellement sur l'actuel Liban. 

Les expositions chères prennent peu de risques. Il faut des certitudes. Il y a bien eu, en 1993, une somptueuse chose au Grand Palais parisien autour d'Aménophis III. Un roi du Nouvel Empire. Il s'agissait d'une exception. La Pinacothèque de Paris a tout récemment préféré Cléopâtre. Aussi faut-il saluer l'audace du Palais des Beaux-arts de Lille. C'est lui qui ose l'actuel Sésostris III. Il bénéficie il est vrai de l'aide du Louvre, qui signe du coup une de ses présentations "hors les murs". Rien là d'étonnant. La capitale adore faire réaliser en province ce qui lui semble financièrement téméraire. "Exposition d'intérêt national", avec la bénédiction du ministère de la Culture!

Une période charnière

Lille a eu raison de se lancer. Cordonnée par Fleur Morfoisse (Lille) et Guillemette Andreu-Lanoë (Paris), la manifestation fait partie des réussites de 2014. Tout se voit bien raconté, sur fond bleu nuit. Il s'agit pourtant d'une histoire complexe. Venant après une longue période intermédiaire, troublée et méconnue, le Moyen Empire conserve le tort de se trouver pris en sandwich entre l'Ancien Empire de Chéops et le Nouvel Empire des Ramsès. Autant dire qu'il se reste dans l'ombre, alors qu'il renouvelle la société. C'est le temps où apparaît une classe qu'on qualifiera vite de moyenne. L'administration se met vraiment en place, développant l'écriture. Certaines pratiques se répandent comme la momification, d'où une "démocratisation" de l'éternité. Impitoyable vis à vis de ses ennemis, en un temps où la Croix-Rouge n'existait de loin pas encore, Sésostris se veut du reste un père pour ses sujets. Un peu fouettard, bien sûr. Mais un père tout de même. 

Il fallait de magnifiques objets. Plus question de s'adresser à l'Egypte depuis un certain temps. Avant l'anarchie actuelle, il y avait les pressions et les ponctions. L'exposition Toutankhamon de l'Antikenmuseum de Bâle sur Toutankhamon, en 2004, aurait (je n'en ai pas la preuve) coûté 17 millions de francs et la Fondation Gianadda a une fois dû retirer des photos jugées offensantes pour le pays en raison de la pauvreté qu'elles montraient. Mieux vaut se contenter de pièces conservées dans les collections occidentales. Elles n'en manquent pas. Les œuvres arrivent ainsi à Lille d'Europe (British Museum, Turin, Copenhague, Bruxelles....) ou des Etats-Unis (Kansas City, Brooklyn, Metropolitan Museum de New York, Cleveland...). Du Louvre aussi, naturellement! Et de l'Université de Lille, qui a patronné des fouilles au Soudan dans les années 1960.

Présentation soignée 

Même si l'exposition se veut autant historique qu'artistique, la mise en scène compte beaucoup. Les murs sombres permettent au objets de se détacher. Il y en a finalement peu, mais choisis autant pour leur diversité qu'en raison de leur qualité. L'éclairage s'est vu particulièrement soigné. D'une facture légère, les bas-reliefs se lisent du coup parfaitement ("lire" est ici une image...). Certains regroupement ont été tentés, de manière provisoire. C'est le cas pour les stèles d'Abydos, posées par Ikhernofret. Un mur en propose sept sur treize. Notons que l'une d'elles provient de notre Musée d'art et d'histoire genevois. Une simulation n'était enfin pas de trop. Une chapelle funéraire se voit reconstituée, grandeur nature, avec d'immenses photos. 

Très nombreux, faisant la plupart du temps partie de groupes (les francs-tireurs restent donc tranquilles de 12h30 à 14h!), le public ressort avec l'impression d'avoir appris quelque chose. Il a aussi eu sa leçon d'esthétique. Moins synthétique que celui de l'Ancien Empire, moins sophistiqué que celui du Nouvel Empire, l'art du Moyen Empire impressionne par une solidité confinant à la rudesse. C'est un temps de réalisme, même si celui-ci obéit à une stylisation. C'est une époque de force tranquille, en dépit de moments parfois agités. Sésostris devait du coup rester dans les mémoires, une fois divinisé. L'historien grec Hérodote en deviendra le chantre. Tintin y fera allusion. L'homme forme ainsi l'archétype du monarque. Il ne reste plus qu'à le transformer en personnage populaire. Lille semble bien parti pour cela.

Pratique

"Sésostris III, Pharaon de légende", Palais des Beaux-Arts, place de la République, Lille, jusqu'au 25 janvier. Tél.0033 20 06 78 17, site www.palaisdesbeauxarts.fr Ouvert le lundi de 14h à 18h, du mercredi au vendredi de 10h à 18h, samedi et dimanche de 10h à 19h. Photo (Palais des Beaux-Arts): Sésostris III. La tête provient du très riche Nelson-Atkins Museum de Kansas City.

Prochaine chronique le samedi 1er novembre. Paris des Mayas au Maroc médiéval en passant par Hokusaï.

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