Mamdouh Sherif

RESPONSABLE COMMUNICATION À L'EHL

Diplômé en Management et spécialisé en Médias et Communication, Sherif Mamdouh a passé quelques années dans la banque privée, suite à quoi il s’engagea dans la communication stratégique. Après quelques temps passé en tant que responsable de la stratégie et du contenu pour une société de gestion de réputation, société de gestion de réputation et gestion de crise, il travaille aujourd’hui à l’Ecole hôtelière de Lausanne, où il est responsable de la communication externe et des relations médias.

Education: Le futur est fait de silicone et de carbone

Machine learning, singularité technologique, transhumanisme… Difficile de feuilleter un journal sans tomber sur un article qui explore l’avenir de l’intelligence artificielle. Certains s’en réjouissent, d’autres professent un futur dystopique digne des plus sombres fictions. Quelle que soit l’issue de cette révolution technologique, le seul consensus pour l’heure est que le monde change, le progrès s’emballe, les nouvelles technologies s’associent et font levier les unes sur les autres de façons imprévisibles.

Au-delà de la multitude de réflexions existentielles et philosophiques que cela génère, force est de constater que le sujet devient brûlant et que les changements profonds dans le paysage technologique mettent notre civilisation face à des questions tout à fait tangibles et pressantes, notamment concernant l’éducation et l’emploi.

La machine doit-elle remplacer l’homme ou s’intégrer à ses activités dans un esprit de complémentarité? Que faire d’une force de travail qui risque de devenir obsolète? Quelles compétences faudra-t-il développer? Quels seront les métiers de demain?

Neil deGrasse Tyson, astrophysicien et grand communicateur scientifique, déclara que «ceux qui savent comment penser auront toujours une longueur d’avance sur ceux qui savent quoi penser». Et tous les indices semblent pointer dans cette même direction. Au-delà du savoir pur, qui d’ailleurs se démocratise avec l’essor des MOOC et autres solutions d’apprentissage autonome, il est plus important que jamais de préparer la nouvelle génération à être adaptable, agile et imaginative. Lui inculquer une pensée non-linéaire. Il faudra apprendre à s’accomplir, puis à se renouveler. Encore et encore.

D’après un rapport du World Economic Forum datant de 2016, beaucoup des compétences et spécialités les plus recherchées sur le marché du travail n’existaient pas il y a tout juste dix ans et 65% des enfants qui entrent à l’école primaire aujourd’hui auront des occupations qui sont encore à inventer. Comment, donc, les préparer?

La compréhension de l’évolution technologique n’est pas un élément considéré à sa juste importance dans les milieux politiques et législatifs. Au-delà de la politique domestique, il y a les considérations géopolitiques et une recherche constante d’une suprématie économique (illustrant d’ailleurs à quel point nous sommes figés dans un paradigme de croissance perpétuelle). Tant de freins supplémentaires pour une réflexion universelle qui permettrait de réduire les inégalités, redonner sa dignité à la nature, et préserver un sens d’utilité dans un monde où le progrès humain vise à rendre ce dernier inutile.

Les choses bougent et le sujet fascine un nombre grandissant de penseurs, de futurologues et d’entrepreneurs.

Beaucoup d’effort sont mis dans la numérisation de l’éducation, afin qu’elle prenne le pli des nouvelles technologies. L’idée ici est de mettre la technologie au service d’un apprentissage plus efficace. Ou comment mieux délivrer les cursus actuels grâce à la technologie. Nécessaire, certes. Suffisant ? Probablement pas. Les technologies qui seront utilisées ou mises à disposition des élèves aujourd’hui seront, pour une grande part, des choses du passé lorsqu’ils intègreront le marché du travail. Et les métiers qu’ils auront (plus efficacement) appris à pratiquer, requerront d’autres compétences ou auront tout simplement disparus. Le marché de l’éducation a toutefois commencé à montrer les premiers signes d’une métamorphose, mais la tâche est herculéenne. Interrogé sur le sujet, Laurent Alexandre, auteur de La Guerre des Intelligences (JC Lattès), est convaincu que l’éducation, avec l’aide de l’intelligence artificielle, va vers une extrême personnalisation qui pourra répondre à l’unicité de chaque individu, de chaque force et faiblesse et des intérêts personnels des futurs étudiants. Ceci représente néanmoins la mise en place d’un produit d’apprentissage qu’il estime à plusieurs milliards de francs. Une somme qui pourrait sembler trop ambitieuse pour l’éducation publique.

Cet énarque fondateur de Doctissimo ne croit toutefois pas en la disparition de la salle de classe commune et de l’enseignant. «Je crois que l’enseignant doit être un leader, un storyteller. Quelqu’un qui fait aimer la connaissance. Nous n’allons pas vers en enseignement sans médiateur. Je n’imagine pas autre chose qu’un être humain donner le goût du savoir et inspirer les jeunes générations», a-t-il expliqué lors d’une interview accordée à l’Ecole hôtelière de Lausanne. Sa vision de la salle de classe du futur est celle d’un programme qui «alterne des phases d’enseignement personnalisé sur ordinateur et des phases de travail de groupe sous l’influence du maître».

Pour ce qui est du contenu et des compétences à inculquer afin de préparer la nouvelle génération, même si nous ne savons pas exactement quels seront les besoins futurs du marché de l’emploi, nous sommes relativement confiants sur ce que l’intelligence artificielle ne pourra pas faire à la place de l’Homme dans les quelques décennies à venir, à savoir, travailler dans la transversalité et la multidisciplinarité, faire preuve d’un esprit critique et appliquer ce que Laurent Alexandre appelle le « bon sens commun ». Tous des attributs d’un grand manager et de la dynamique qu’il est capable d’instaurer au sein de son équipe. « Approcher un problème de plusieurs angles, transférer le savoir d’un domaine à l’autre, réussir à travailler en équipe », détaille-t-il.

«Le rôle du manager sera de gérer un ensemble complexe d’intelligences humaines et artificielles pour régler des problèmes toujours plus compliqués» – Laurent Alexandre

Ce qui ressort de cette réflexion est que les emplois répétitifs et linéaires sont, sans grande surprise, ceux qui sont voués à être cédés aux machines et qu’afin d’articuler, potentialiser et exploiter toute la puissance d’un nouvel univers algorithmique, il faudra un nouveau genre de managers, dont la proportion est vouée à augmenter au sein des sociétés. Ce sont ces nouveaux managers qui auront la capacité de « faire face à un sujet complexe, monter une équipe ad hoc pour régler le problème, en synergie avec l’Intelligence Artificielle », explique Laurent Alexandre.

Les métiers de service se voient divisés en deux scénarios bien distincts : d’un côté le haut de gamme, qui intègrera les applications « back-office » de l’Intelligence Artificielle, permettant une plus grande automatisation et une gestion des données visant à la personnalisation du service, toujours avec beaucoup d’interaction humaine. De l’autre, le bas de gamme qui tendra à sacrifier l’expérience et visera une réduction des coûts au détriment du personnel. D’où l’importance pour les écoles de management d’anticiper l’avènement de la machine.

Les étudiants qui sortent de l’Ecole hôtelière de Lausanne, par exemple, qui se font désormais recruter par des banques privées, des marques de luxe et bien d’autres sociétés de service, vont servir de lien pour une expérience client améliorée et une personnalisation du service. Laurent Alexandre élabore sur la question: «Les diplômés de l’EHL ne sont pas menacés par l’Intelligence Artificielle,  puisqu’ils sont actifs dans une tranche très haut de gamme et sont formés en tant que managers.» En résumé, il risque d’y avoir une énorme différence du niveau d’automatisation entre l’hôtel La Réserve, dont les clients sont à la recherche d’une expérience et d’un service d’exception, puis le McDonald’s, où le maître-mot est l’efficience et la considération première du client est le prix.

Finalement, nous nous retrouvons dans une situation où la création d’une force de travail qualifiée et parée aux défis de l’avenir est plus importante que jamais. Dans des économies dotées d’un filet social adéquat, la transition risque d’être douloureuse mais envisageable, moyennant une période de réhabilitation de la force de travail obsolète. En revanche, certains pays où la sécurité sociale est plus austère risquent de se retrouver face à une véritable catastrophe sociale et des taux de chômage vertigineux si ce virage n’est pas bien négocié. L’enjeu de la formation est sans précédent et il est primordial d’innover aujourd’hui pour créer les nouvelles compétences et l’éducation de demain.

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