Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ÉDITION / Le livre d'art va mal. Que faire?

Moins quarante-deux pour-cent en 2012. C'est le chiffre qui circule en France pour la vente de ce qu'on appelle "les livres d'art". Il faut comprendre par là les ouvrages dédiés aux beaux-arts par les différents éditeurs. Les catalogues d'expositions, financés par des institutions, ne figurent pas dans la liste. Ils obéissent à une autre logique commerciale.

Effrayante, la baisse tient compte de deux diminutions. Tout d'abord, il se publie moins d'ouvrages. On est bien loin du temps où le marché était si copieusement alimenté, en fin d'année, qu'il avait fallu créer un "Mai du livre d'art" afin d'avoir un autre pôle d'attraction annuel. C'était dans les années 1980. L'Office du Livre, en Suisse, Flammarion, en France, inondaient littéralement les libraires. Une manifestation jugée très publique, comme la rétrospective Cézanne au Grand Palais parisien, suscitait la sortie de près de vingt ouvrages, en plus des numéros spéciaux des revues ou de produits dérivés "aux couleurs des pommes cézaniennes"...

Sujets épuisés

Ensuite, et bien sûr, les livres actuels s'écoulent à un nombre d'exemplaires bien inférieur à celui de cette époque. Tout leur est défavorable. Les prix montent dans la mesure où les coûts, notamment en droits de reproduction, explosent. Les gens disposent souvent de revenus moindres. Ils vivent dans un espace plus restreint, d'où disparaissent les bibliothèques. Certains sujets, supposés attirer une plus large clientèle (l'Egypte, Léonard de Vinci, les impressionnistes...), ont été traités de si nombreuses fois qu'on ne voit plus très bien où pourrait se situer la nouveauté.

Que faire? Comment réagir? Voici les avis de deux éditrices. Je commencerai par Marike Gauthier, qui dirige à Paris Le Passage, dont les bureaux se trouvent près de La Bastille. Une maison qui sort parallèlement des romans. Chaleureuse, drôle, ouverte, Marike parle très librement de son métier, exercé avec passion.

Marike Gauthier: "Pour continuer, il faut savoir ruser"

Les éditions du Passage, Marike Gauthier, ont fêté ses dix ans en 2012. Comment avez-vous commencé?
Je travaillais au début chez d'autres éditeur, comme Somogy et Mazenod. J'étais très attirée par Botticelli. J'ai ainsi acquis les droits de l'ouvrage de base sur le peintre florentin, écrit par Ronald Lightbown, alors épuisé. Un vrai succès. Mazenod en a vendu 14.000 copies en 1990. Abbeville m'a alors débauchée. J'ai été durant dix ans chez eux. Puis Abbeville France a fermé ses portes. J'ai liquidé le stock. Tout ça pour vous dire que je produisais alors de beaux livres très cher, même si Abbeville les proposait à des prix tout de même moindres que Mazenod.

C'est alors que vous avez lancé Le Passage. Pourquoi ce nom, au fait?
Parce que j'avais un associé américain et que le mot existe aussi en anglais. J'ai tout de suite voulu faire à la fois de la littérature et des beaux arts. En évitant cette fois les traductions. J'en avais soupé chez Abbeville.Mon objectif était de sortir, tous genres confondus, entre dix et douze titres pas an. Nous en arrivons aujourd'hui à quinze, voire vingt. Plus ne serait pas bien. J'aurais l'impression de faire de la cavalerie.

Comment trouve-t-on ses sujets et ses auteurs?
Par réseau amical. Puis par cercles concentriques. Vu ma trajectoire, il y a des gens que je connais depuis longtemps. Pour Jean-Louis Gaillemin, par exemple, je me souviens d'avoir été à sa soutenance de thèse. Le sujet qu'il présentait me passionnait. Gaillemin m'a présenté Adrien Goetz, qui avait sous le bras un roman historique parlant d'un tableau disparu d'Ingres. C'était "La baigneuse de Naples". Nous avons ensuite fait plusieurs livres ensemble. La "Baigneuse" a aussi amené des expositions Ingres à Montauban et Paris, dont j'ai assumé les catalogues.

Avez-vous de la peine à être diffusée?
Pas vraiment. J'étais connue et je connaissais le métier. Le Seuil m'a prise tout de suite. C'était pour lui un pari. Il n'empêche que les premières saisons sont restées très dures. Mais "La dormeuse", toujours elle, s'est vendue à 20.000 exemplaires après avoir raflé deux prix littéraires. Il faut aussi dire qu'il s'agit là d'une fiction. La littérature rapporte toujours davantage qu'un livre d'art. Pour tout vous avouer, ce dernier ne rapporte rien. Même en vendant l'intégralité du stock, on reste dans les chiffres rouges.

Pourquoi Marike Gauthier, continuez-vous alors?
Parce qu'il y a de beaux projets. Et uniquement lorsqu'il est possible de les bétonner. Je prendrai l'exemple du Versailles d'Alexandre Gady. Il a eu l'idée. Nous avons fait de concert le chemin de fer de cet ouvrage illustré de très nombreux documents inédits. Alexandre a été voir au Château la conservatrice en chef Béatrix Saule. Elle s'est montrée enthousiaste au point de céder gratuitement les droits de reproduction sur les photos. Plus une participation. Mais c'était Gady, un historien connu. Que voulez-vous? Il faut ruser.

Et les catalogues?
Là, c'est différent. J'en produis pour le Louvre. Tout a commencé avec une exposition des gravures de Van Dyck du fonds Rothschild. Les gens du musée n'avaient pas l'argent pour le faire eux-mêmes. J'ai été mandatée. C'était financièrement très juste, mais j'entrais dans un lieu prestigieux par la petite porte. Cela dit, les petits catalogues que je fais pour lui continuent à se vendre très mal: 800, voire 400 exemplaires. Le seul ayant fait exception est celui consacré aux aquarelles d'Eugène Isabey, un peintre des années 1850. Un boom. Si vous voulez mon avis, c'est parce que les œuvres étaient en couleurs. C'est magique, la couleur.

Vous sortez aujourd'hui, "Lumières, Une brève histoire du lustre".
Une production avec le Mathieu Museum. Régis Mathieu dirige, à 42 ans, des ateliers de lustrerie connus dans le monde entier. Ce livre, qu'il a en plus écrit, constitue un peu sa carte de visite. Photo (DR). Marike Gauthier.

Prochaine chronique le dimanche 3 novembre. Editions d'art, version romande. Véronique Yersin parle de Macula.

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