Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ÉDITION / Derrière l'épaule du Proust qui rature

C'est gros. C'est lourd. Et en plus, c'est sérieux. Edité par Gallimard, chez qui Marcel Proust publia presque dès ses débuts, "Du côté de chez Swann, Combray, premières épreuves corrigées" vous calerait volontiers une bibliothèque. Son austère couverture noire, aux lettres gravées rouge foncé, semble trop triste pour devenir ce que les Anglo-saxons nomment "a coffee table book". Il n'y a en plus pas de belles images à l'intérieur, même si l'ouvrage comprend de nombreux dépliants, comme naguère la revue de charme "Playboy". 

Si Gallimard s'est chargée d'une édition à 1200 exemplaires numérotés, l'initiative part de Genève. La Bibliothèque Martin-Bodmer de Cologny possède le tapuscrit de Proust, avec tous ses changements: ajouts, déplacements de textes, ratures et corrections manuscrites. Paru en 1913, d'où l'actuel anniversaire faisant fleurir de nouveaux ouvrages (pas toujours indispensables) sur le romancier, ce premier tome d'"A la recherche du temps perdu" a fait l'objet de bien davantage de modifications que les les volumes suivants. L'une d'elles se révèle capitale. Le 31 mars 1913, Proust trace le titre imprimé de "Les intermittences du cœur" pour le remplacer à la plume par "A la recherche du temps perdu". Jusque-là, ces mots désignaient la première partie, que nous connaissons sous le nom de "Du côté de chez Swann". 

Mais laissons à Charles Méla, dont le mandat s'achèvera à la Fondation Bodmer quand se déroulera, début 2014 l'exposition "Alexandrie, la divine". C'est lui qui s'est attelé à cette édition savante. Bien accueillie. Une grande partie des copies est déjà vendue 

Comment la Bodmeriana s'est-elle retrouvée propriétaire de ce qui forme à moitié un manuscrit et à moitié un tapuscrit?
Les feuillet ont été acquis en 1935 par Jacques Guérin à la veuve de Robert Proust. Ce parfumeur était un grand collectionneur de textes originaux. Il possédait notamment celui de "La nouvelle Héloïse" de Rousseau ou celui d'"Une saison en enfer" de Rimbaud. Cet ensemble a été dispersé en sept fois, à partir de 1985. La Bodmeriana a pu obtenir ce tapuscrit en 2002 dans la mesure où la vente publique se déroulait à Londres et dans celle où la Bibliothèque nationale de France, déjà très riche pour Proust, venait de faire un gros achat l'ayant mise à sec. A cette époque, le Musée des lettres et manuscrits, qui fait aujourd'hui exploser les prix de manière spéculative, n'existait heureusement pas... 

Pourquoi a-t-il fallu attendre 2013 pour voir une publication en fac-similés?
J'ai commencé à travailler le sujet en 2003. Comme vous le savez, la Bibliothèque Martin-Bodmer s'est transformée cette année-là en musée. Elle a organisé 30 expositions depuis, avec 22 catalogues qu'il a bien fallu superviser. Mes priorités ont été pendant dix ans ailleurs. 

Quel est l'intérêt de mettre en lumière les étapes créatives d'un texte? L'auteur a tout de même le fait son choix définitif!
Proust n'écrit pas n’importe quoi. Dès le départ, il voit l'ensemble. Il bâtit, comme on l'a souvent dit, sa cathédrale. Sur le plan de la forme, on le sent toujours en quête de la formule parfaite. Cela suppose des pensées, des hésitations, des événements extérieurs qui changent tout. Certains faits minuscules trouveront leur conséquence des centaines de pages plus loin. Les placards à corriger, qu'il reçoit de Grasset, comportent donc des ajouts et des modifications partout. Ils couvrent d'abord les marges. Puis les hauts et les bas de page. Comme ces espaces ne lui suffisent pas, l'écrivain continue en collant des morceaux de papier. Les liens sont alors écrits à la main. Il est important de constater que certains fragments découpés se trouvaient initialement à d'autres endroits. La construction du récit s'est elle-même modifiée. 

On plaint les linotypistes de 1913...
Le travail des imprimeurs était alors remarquable.Cela dit, l'écriture de Proust n'a rien d'illisible.Surtout si on la compare à celle d'un Honoré de Balzac. Quant à Grasset, il s'était protégé. Proust publiait à compète d'auteur. 

Vous parlez de modification significatives. Pourriez-vous en donner un exemple?
Un nom, un seul. Je pense à Vinteuil, dont on cite toujours la fameuse sonate. Eh bien, au début, il se nomme Wington, puis, après un doute, Vingtdeuil. Il est intéressant de voir le deuil associé à ce qui représente, pour le narrateur, une sorte de perte de l'innocence. La fameuse scène avec la fille de Vinteuil... On sentait la chose en lisant le texte. Le mot clairement écrit constitue ici une preuve. 

Faut-il opérer le même travail savant avec tous les livres importants?
Non. N'oublions pas qu'on assiste ici à la naissance d'une écriture et d'un style nouveaux, qui influenceront tout le XXe siècle. 

Votre préface reste bien universitaire, avec toutes ses citations empilées...
Je sais. Mais quand on s'attaque à Proust, il faut faire attention. Chaque virgule va se voir analysée et contestée par une multitude de spécialistes. Je me suis donc bridé. Je dirais que ma préface tient du délire contrôlé.

Pratique

"Du côté de chez Swann, Combray, premières épreuves corrigées", aux Editions Gallimard, vendu sous cartonnage. Pages non numérotées. Photo (RMN): Le célèbre portrait de Proust par jacques-Emile Blanche, qui appartient au Musée d'Orsay.

Prochaine chronique le mardi 31 décembre. Dijon a rénové son Musée des beaux-arts. Ou du moins la première tranche. Réussite moyenne.

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