Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Ebola à nos portes? Même pas peur!

Un virus que l’on peut attraper au restaurant, sur les sièges des toilettes? A la suite d’un éternuement dans le tram 12? En serrant la main d’un collaborateur dont la belle-sœur revient d’Afrique?

Cela ne nous rappelle-t-il pas les premiers temps du sida, lorsque toutes sortes de rumeurs et de vraies fausses informations sur ce virus HIV venaient nous intoxiquer et polluer gravement nos capacités de jugement et de raisonnement? 

Allons-nous, à nouveau, céder «à la peur d’avoir peur»? 

Comme si, dans un cercle vicieux autorégénérant, il était admis que notre propre peur allait alimenter notre angoisse et celle des autres; et comme s’il était normal que ce processus ait pour résultat de créer la psychose générale!

La réalité, en ce qui concerne Ebola, c’est que, en Europe ou en Amérique, la peur se répand plus vite encore que le virus!

Mais, après tout, peut-être éprouvons-nous une certaine forme de plaisir sadomasochiste à nous faire peur nous-mêmes?

Car enfin, tout au long du XXe siècle, nous avons vécu – et pour l’immense majorité d’entre nous, survécu – à des dizaines d’épidémies et autres pandémies. Toute l’Europe s’est affolée à la fin des années 40 lorsque le choléra s’est répandu en Egypte. En 1955, alors qu’une épidémie de rage s’était déclarée en Allemagne, un journal français titrait: «Allons-nous tous mourir enragés?»

Plus récemment, nous avons traversé des épreuves, lesquelles étaient – nous affirmait-on – de nature à menacer une bonne partie de la planète: le fameux virus H5N1 – cette grippe qui devait nous emporter tous (se rappelle-t-on les mémorables séances de vaccination dans les grands gymnases des villes européennes?) – le non moins célèbre SRAS, acronyme bizarre – donc suspect – de ce syndrome respiratoire aigu sévère, sans que l’on ait jamais su avec certitude ce qui était le plus inquiétant de l’«aigu» ou du «sévère», sans oublier l’effrayant virus de «la vache folle» qui allait, un jour ou l’autre, remplir nos cervelles de gros trous?

Ce n’est pas tout: dans le désordre (médical, médiatique et politique), nous avons côtoyé et redouté, pêle-mêle, la dengue, le chikungunya et le coronavirus du Moyen-Orient.

Soyons réalistes et sérieux

Soyons sérieux: il faut prendre toutes les précautions de nature à enrayer l’actuelle épidémie d’Ebola; il convient, prioritairement, d’aider les populations africaines concernées à lutter contre ce fléau; il est impératif d’écouter les mises en garde et les conseils de «ceux qui savent», car ils ont la connaissance du terrain.

Soyons réalistes: ce ne sont pas les virus qui sont plus nombreux ou agressifs qu’avant; en revanche, ce sont les maladies virales émergentes qui sont en augmentation. Et de cela nous sommes responsables: l’homme se promène partout, y compris dans des zones autrefois jugées «réservoirs à virus».

L’Organisation mondiale de la santé a fait ses comptes: depuis 1940, 154 nouvelles maladies virales ont été découvertes. A l’exception notable du sida, ces épidémies ou pandémies ont-elles fait plus de victimes que le tsunami de 2004 dans l’océan Indien (226 400 morts) ou que le séisme de janvier 2010 en Haïti (222 570 victimes)?

Ne serait-il pas plus sage de fonder nos inquiétudes et de réserver notre action citoyenne face à un constat tel que celui-ci, établi récemment par la même Organisation mondiale de la santé, et passé quasi inaperçu: chaque année, l’abus d’alcool tue 3,3 millions de personnes dans le monde, c’est-à-dire plus que le sida, la tuberculose et la violence réunis. Ce qui se traduit, statistiquement, par ce triste constat: dans le monde, toutes les dix secondes, une personne meurt d’un abus d’alcool.

Ce constat nourrit-il notre angoisse? Provoque-t-il la moindre psychose? Poser la question, c’est – déjà – y répondre. J’en ai bien peur.

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