Aline Isoz

CONSULTANTE EN TRANSFORMATION DIGITALE

Aline Isoz officie en tant qu’experte en transformation numérique auprès des entreprises et institutions romandes et est notamment membre du comité du Cercle suisse des administratrices, experte Vigiswiss (association suisse des data centers) et de conseils consultatifs. Depuis la création de son entreprise Blackswan en 2010, elle intervient régulièrement dans le cadre de conférences ou d’ateliers thématiques auprès de décideurs, d’administrateurs de société et commente également les enjeux liés au numérique dans les médias en tant que consultante, et en tant que chroniqueuse pour le magazine Bilan et le quotidien Le Temps. En 2015, elle a lancé alineisoz.ch, une initiative de coaching et d’accompagnement digital pour les PME romandes.

Parallèlement à ses activités professionnelles, Aline Isoz a mis sur pied une délégation suisse de femmes actives dans le numérique invitée à la Journée de la femme digitale à Paris

Dura sex, sed lex

Je suis une femme, je suis entrepreneur, je suis une mère. Trois étiquettes, trois castes pour une même personne. Vous me direz : et alors ? C’est vrai, si j’étais un homme, cela ne poserait aucun problème. J’irais jouer au golf le dimanche, cocktail dînatoire dans un Business Club le jeudi soir, et assister à des conférences tôt le matin ou aux alentours de 18h30.

Comme je suis une femme, me retrouver sur un terrain, fût-il vert, entourée d’une majorité d’hommes, cela fait mauvais genre. D’ailleurs, même sur les réseaux sociaux, on commente autant mes photos que mes dires, ce qui est presque vexant pour mon intellect. Problème : comme je suis aussi entrepreneur et mère, quand je choisis de consacrer du temps à une activité, elle a notamment pour but de développer mes affaires. Et réunit donc la plupart du temps des décideurs, donc des hommes. Donc, cela fait mauvais genre.

Côté vestimentaire aussi, le fait d’être une femme entrepreneur dans un monde masculin rend les choses corsées ou cocasses, selon que l’on voit le verre à moitié vide ou à moitié plein : si je joue de ma féminité – talons, jupes, etc. – on va dire que je joue de ma féminité. Et que mes compétences ne sont pas pour grand-chose dans mon succès. Si je joue le look jean-pull-basket, on va dire que je ne mets pas tous les atouts de mon côté pour faire fonctionner mon entreprise. Et que mes compétences ne servent pas à grand-chose sans l’emballage qui va avec. Le mieux, ce serait encore de mettre une basket, un escarpin, une jupe et un pull, mais là, ça fait mauvais genre.

Comme je suis entrepreneur et mère, j’ai déjà la chance qu’on ne me fasse plus remarquer (je compatis avec les femmes employées, catégorie à laquelle j’ai appartenu) que je ne suis pas une bonne employée, puisque je ne me consacre pas entièrement à l’entreprise, et pas une bonne mère, puisque je ne me consacre pas entièrement à mes enfants. Pas la peine d’essayer de se justifier, dans ces cas-là: la femme qui assume de ne pas vouloir choisir, ça fait mauvais genre.

En tant qu’entrepreneur et mère, j’ai deux options : rejoindre un Business Club « asexué » (en fait, quasiment exclusivement masculin au vu de l’incompatibilité des horaires avec ceux d’une mère, même à temps partiel) ou un club fait pour les femmes comme moi : avec des contraintes. D’ailleurs, c’est drôle, quand on y pense : les hommes qui sont dans les Business Clubs, ils ont peut-être des enfants aussi, mais chez eux, ça ne se voit pas. Comme dit l’adage : derrière chaque grand homme, il y a une baby-sitter. Sur le principe, c’est sympa, ces clubs pour les mamans entrepreneurs, ça part d’une bonne intention. Pourtant, dans les faits, cela s’appelle un ghetto. Un ghetto pour femme avec enfants qui tentent de s’émanciper financièrement ou professionnellement, revendiquant l’égalité (elles ont bien raison), au sein d’un groupe qui est déjà convaincu mais n’a aucun pouvoir. Du coup, quand on me demande : dis, tu viens à la soirée des mamans qui entreprennent ?, j’évite. Et ça aussi, ça fait mauvais genre.

Enfin, comme je suis aussi une mère avant d’être entrepreneur, je dois adapter mes horaires de travail au choix que j’ai fait de « donner la vie » : horaires d’école variant selon les années, voire les semaines, repas, devoirs, maladies, poux, congés non prévus pour d’obscures séances de professeurs, spectacles, vacances, activités parascolaires, etc. Evidemment, mes enfants aimeraient aussi que je me consacre davantage à eux, puisque « maman, c’est toi la cheffe ! ». Même là, point de satisfaction à tirer de ma capacité à jongler entre mes deux jobs (l’officiel et celui que personne ne voit jamais) : j’ai TELLEMENT de chance de pouvoir organiser mes journées à ma convenance… Personne, en revanche, pour se rendre compte que, puisque je suis aussi la seule à subvenir aux besoins de ma petite famille, mon salaire ne dépend que de l’énergie que je mets à aller le gagner. Et que j’y passe souvent mes soirées. Tandis que d’autres éteignent la lumière de leur bureau en partant, je rallume souvent la mienne quand mes enfants sont couchés. Du coup, certains pensent que je n’ai pas de vie. Et ça, ça fait mauvais genre.

Je pourrais vous dire que l’égalité sera possible le jour où les femmes culpabiliseront aussi peu que les hommes de laisser leurs enfants le matin pour partir travailler ; qu’elle sera effective le jour où, quand on m’invitera à dîner, je n’aurais pas à me demander si c’est uniquement professionnel ; qu’elle sera vivable le jour où les événements de réseautage se tiendront plutôt entre midi et deux qu’à l’heure de l’apéro…

Pourtant, l’égalité, je m’en fous un peu. Je n’envie pas l’absence de cellulite des hommes compensée par la perte de leurs cheveux. Je n’envie pas la pression de la testostérone en milieu clos, lorsque le pouvoir devient un enjeu vital. Je n’envie pas les lunchs et les apéros à répétition, ni le taux de cholestérol galopant de mes homologues masculins. Je n’envie même pas les 20% de salaire supplémentaire qu’ils perçoivent à fonction égale, ma satisfaction à moi, elle est ailleurs. Malgré tous les obstacles, mon statut, les jugements, mes contraintes, j’estime avoir réussi ma vie. Et il n’y a pas de mauvais genre pour ça.  

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