Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DUO / Manuscrits médiévaux (plus Jan Fabre) à Lille

Le Moyen Age serait-il à la mode? Plusieurs événements se retrouvent agendés en France. A Paris, le Musée de Cluny a retrouvé les tapisseries de "La dame à la licorne". J'y reviendrai. En librairie, Jacques Le Goff propose un important essai, "Faut-il vraiment découper l'histoire en tranches?" L'homme y nie l'idée d'une Renaissance au XVe siècle. Il plaide pour un Moyen Age long, durant jusque vers 1750. J'y reviendrai aussi. 

Le sujet du jour est en effet l'opération "Trésors enluminés de France". Il s'agit d'une entreprise de longue haleine. Tout a commencé en 2005. Il fallait répertorier les manuscrits et feuilles détachées (on a beaucoup tailladé au XIXe et même au XXe siècle) conservées dans les musées ou archives des sociétés savantes. Autrement dit, ce qui a échappé aux bibliothèques. Des grains de sable. La plupart du temps, ces institutions conservent quelques livres entiers, ou une poignée de miniatures découpées par de petits doigts peu respectueux.

Expositions dans trois villes

Le résultat de cette enquête se voit aujourd'hui montré par trois musées de région, le politiquement correct ayant aboli la province. Il existe deux sortes de bonnes idées. Les vraies et les autres. Celle-ci fait de toute évidence partie des secondes. Qui, en plein hiver, a envie d'aller de Lille à Toulouse en passant par Angers, puisqu'il y a trois lieux? Notez que la France a fait pire en 2006. "Dessins italiens des XVIIe et XVIIIe siècles" s'était tenu simultanément dans sept villes, la plus nordique étant Rouen et la plus "sudique" (tiens, le mot n'existe pas...) Ajaccio. 

Je ne puis vous raconter que Lille. Il y a en effet urgence. Si le Musée des Augustins de Toulouse maintient sa contribution jusqu'au 16 février et si le Musée des beaux-arts d'Angers (récemment restauré de manière somptueuse) propose la sienne jusqu'au 16 mars, le Palais des beaux-arts lillois clôturera "Illuminations" le 10 février. L'exposition comprend une centaine de pièces venant du Nord, du Pas-de-Calais, de Picardie et de Champagne-Ardenne. Chacun broute son pré carré. Toulouse se révèle ainsi provençal et languedocien pour ce ses actuels propriétaires. L'origine des œuvres présentées n'importe en revanche pas.

Chef-d'oeuvre découvert à Avesnes-sur-Helpe

Et qu'y a-t-il à Lille, dans une salle d'exposition souterraine tenant du cul de basse-fosse, pour filer la métaphore médiévale? Une centaine de pièces. Elles vont du XIIe au début du XVIIe siècle. Les principaux prêteurs sont Amiens, Troyes et bien sûr Lille. Un intéressant lot vient du Musée Vivenel de Compiègne, qui possède par ailleurs de superbes vases grecs. Il y a globalement du bon et du moins bon, même s'il s'agit d'un choix. L'Italie se voit avec surprise à l'honneur. Il se trouve, dans les vitrines, bien davantage de feuillets isolés que d'ouvrages complets, même si le Musée de Chauny a envoyé un beau "Missel à l'usage de Noyon" (la ville de Calvin) des années 1250. 

Le sommet se trouve au début. Il y a là deux pages stupéfiantes montrant saint Marc et saint Jean. Elles se révèlent de plus admirablement conservées pour leur âge, vu qu'elles datent du XIIe siècle. Ces chefs-d’œuvre, tirés de "L'Evangile de Liessies", arrivent d'un lieu que j'aurais peine à situer sur une carte. Qui connaît Avesnes-sur-Helpe, où le Musée de la société archéologique ne leur avait même pas attribué de numéro d'inventaire?

Décor tout vert

Plusieurs choses doivent se voir signalées à propos de ces "Illuminations". La première est la participation de Jan Fabre. L'Anversois se voit souvent appelé quand il est question de Moyen Age. Il l'avait ainsi été par le Louvre. Le public voit ici ses pièces inspirées par la création flamande ancienne. Cette quincaillerie dorée s'intègre très bien. Le visiteur la distingue à peine des reliquaires médiévaux du musée de Lille, proposés en appoint. Fabre a par ailleurs reçu l'atrium du musée, dirigé par Bruno Girveau après le clash survenu entre son prédécesseur et la tempétueuse maire Martine Aubry. Le Belge, souvent vu à Genève chez Guy Bärtschi, y montre son "Hommage à Jérôme Bosch au Congo". Des tableaux coloniaux composés en élytres des scarabées. 

L'autre chose à dire touche le décor, entièrement vert. Une couleur pourtant peu médiévale. Il est dû aux élèves de l'Ecole nationale supérieure (et lilloise) d'architecture et de paysage. Les étudiants ont planché sur trois projets, dont celui-ci. Tout s'est effectué non pas en compétition, mais "dans un esprit d'échange et de partage". On connaît la chanson. N'empêche qu'au vu par vidéo interposée des trois idées, on a retenu le meilleur, et de loin. Il y a de l'espoir!

Pratique

"Illuminations, Trésors enluminés de France", "Chalcosoma" de Jan Fabre, Palais des beaux-arts de Lille, place de la République, jusqu'au 10 février. Tél. 00333 20 0678 00, site www.pba-lille.fr Ouvert le lundi de 14h à 18h, fermé le mardi, du mercredi au dimanche de 10h à 18h. En mauvais état après une réfection ratée, le reste du musée offre des merveilles, de Rubens à Goya en passant par David, Delacroix et Véronèse. Photo (site du musée): Un fragment de l'"Evangile de Liessies", XIIe siècle.

Prochaine chronique le mardi 21 janvier. Remue-ménage à la Fondation Giacometti française. Le feuilleton continue...

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