Jaccard Michel

ASSOCIÉ, ID EST AVOCATS

Fondateur de l’Etude id est avocats, Michel Jaccard est un spécialiste du droit des technologies, des médias et de la propriété intellectuelle ainsi que du droit commercial et du financement d'entreprises, domaines dans lesquels il pratique, enseigne et publie depuis plus de 15 ans. Il a obtenu une licence et un doctorat de l'Université de Lausanne et un diplôme postgrade (LLM'97) de l'Université de Columbia, dans l'Etat de New York, où il est également admis au barreau et a travaillé plusieurs mois dans un cabinet international.

Du lynchage médiatique à la lapidation virtuelle – La face cachée des médias sociaux

C’est l’histoire d’une « tech evangelist », Adria Richards, qui a suscité un tollé ce printemps pour avoir réagi à des propos sexistes tenus lors d’une conférence de développeurs informatiques à laquelle elle assistait.

Assise dans le public, Adria Richards engage la conversation avec deux participants de sexe masculin assis derrière elle. L’un des deux mâles formule quelques plaisanteries au goût douteux. Or, Adria Richards, qui maintient par ailleurs un blog défendant la cause des femmes dans une communauté « tech » très majoritairement masculine et où elle racontera sa version des faits, réagit en prenant une photo des messieurs en question, qu’elle publie sur Twitter en les incriminant ; elle informe dans la foulée les organisateurs de la conférence et publie un lien vers le code de conduite des développeurs assistant à la conférence.

Les deux hommes sont rapidement escortés hors de la salle. L’affaire aurait pu (dû ?) s’arrêter là. Mais Adria Richards a des milliers de « followers » sur Twitter. S’en suit donc un flot de micromessages, portant Ms Richards aux nues ou au contraire la dénigrant violemment. Quelques jours plus tard, l’un des deux hommes se fait licencier avec effet immédiat, son employeur lui reprochant un comportement inadéquat ; le mouvement Anonymous s’empare alors de l’affaire et lance des attaques sur le site de l’employeur de Ms Richards, qui se fait licencier à son tour, au motif qu’elle n’est plus à même d’accomplir le travail qui lui avait été confié.

L’histoire est riche d’enseignements. Elle démontre tout d’abord les risques concrets d’un recours « spontané » aux médias sociaux pour exprimer des réactions personnelles. Difficile de formuler en un peu plus de 100 caractères un message nuancé, raisonné et cohérent. C’est plutôt une émotion qui est partagée : surprise, déception, colère. Or, ces sentiments en appellent évidemment d’autres, chacun réagissant en chaîne à une phrase, un mot, une image qui a été publiée.

Pour le juriste, la situation est claire : un propos diffamatoire ou attentatoire à l’honneur, qu’il soit tenu en public ou sur les médias sociaux, peut aboutir à une condamnation. La cyberintimidation (cyberbullying) – à l’école notamment - est un phénomène connu (voir par exemple la page que l’administration fédérale lui consacre) contre lequel il importe de lutter.

Mais même une condamnation judiciaire – si elle intervient – ne pourra probablement pas réparer le dommage causé. Les conséquences d’une attaque à la réputation personnelle sur un réseau social sont gravissimes – la victime est vilipendée, jetée à l’opprobre de tous. On assiste à une véritable lapidation virtuelle,  dont les répercussions sont pourtant souvent profondes et bien réelles: licenciement, marginalisation.

Une autre difficulté consiste parfois à déterminer qui est le bourreau et qui est la victime, tant les réactions en chaîne de la « communauté » peuvent échapper aux protagonistes originaux. Personne ne peut sérieusement refuser à Ms Richards le droit de réagir aux propos qu’elle a entendus. Mais devait-elle le faire en publiant une photo sur Twitter, exposant ainsi leurs auteurs à la vindicte populaire ? En les stigmatisant ainsi, ne devient-elle pas elle-même agresseur ? La question mérite en tout cas d’être posée.

Celui qui jouit d’une communauté de « suiveurs » ou de « fans » doit, plus que tout autre, réfléchir à deux fois aux conséquences de ses actes, qui sur les réseaux sociaux ne sont pas anodins. Une situation qui se serait réglée il y a quelques années par une simple altercation verbale prend, dans le monde dit « virtuel », des proportions tout autres. Verba volant, scripta manent (les paroles s’envolent, les écrits restent), disaient les Romains. Sur les réseaux sociaux, la distinction disparaît ; tout est écrit et sauvegardé, quand bien même de nombreux messages sont souvent des paroles en l’air, dont la pertinence ou la justesse résiste bien mal au passage du temps. Ceux qui s’expriment régulièrement sur ces réseaux sachant qu’ils seront entendus et relayés devraient ainsi être particulièrement attentifs à juger des répercussions possibles de la large publication de leurs messages.

Quelle suite à cette histoire ? Ms Richards n’a plus publié un seul tweet depuis plusieurs mois… et le code de conduite de la conférence à laquelle elle a assisté a été modifié pour inclure des règles précises, qui paraissent ma foi bien proches du bon sens mais d’autant plus inutiles dans un texte juridique  Quelques extraits: “PyCon is dedicated to providing a harassment-free conference experience for everyone, regardless of gender, sexual orientation, disability, physical appearance, body size, race, or religion. We do not tolerate harassment of conference participants in any form… Sexual language and imagery is not appropriate for any conference venue, including talks. Be kind to others. Do not insult or put down other attendees. Behave professionally... Harassment includes offensive verbal comments related to gender, sexual orientation, disability, physical appearance, body size, race, religion, sexual images in public spaces, deliberate intimidation, stalking, following, harassing photography or recording, sustained disruption of talks or other events, inappropriate physical contact, and unwelcome sexual attention.

Pourtant homme de loi, je doute qu’un renforcement des règles soit la solution en l’espèce. Je crois plus en une responsabilisation personnelle découlant d’une sensibilisation accrue aux méfaits des médias sociaux, pour les utilisateurs comme pour les « contributeurs ».

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