Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

Du «chaos constructif» à la «guerre de démocratisation» au Moyen-Orient: un échec planifié?

En 2005, alors que les opérations militaires en Iraq étaient en cours depuis deux ans, la Secrétaire d’état américaine Condolezza Rice parlait d’adopter une stratégie de « chaos constructif » dans le cadre d’une refonte du « grand Moyen Orient » [1]. Une décennie plus tard, la vision géopolitique étasunienne a produit une désintégration du tissu économico-social des états de la région avec la crise migratoire en toile de fonds[2].

À l’heure où la France et la Russie se sont lancées sur le chemin des frappes aériennes contre les islamistes de Daech en Syrie, la perspective d’une trêve dans cette « guerre de proxy » par factions rebelles interposées semble plus éloignée que jamais[3]. Comment cette prétendue « guerre de démocratisation », caractérisée par une transition ratée vers la modernité politique, voulue par Washington, peut-elle se poursuivre au mépris des victimes civiles[4] ? Quelles sont les chances de résolution politique, alors que la force militaire continue d’être envisagée comme le principal, voire le seul, moyen d’action ?

Les agissements des milices islamistes d’obédience sunnite wahhabite, au cœur du Moyen-Orient, s’appuient sur des aides saoudiennes et américaines anciennes, avec le concours du proxy pakistanais, et ravivées par le déclenchement de la guerre d’Iraq et d’Afghanistan[5]. Avec l’effondrement de l’Etat irakien, l’expression des aspirations concurrentes, d’éthnies et de factions chiite, kurde ou sunnite, a ouvert la porte à l’ingérence des voisins turcs et des monarchies du Golfe, pressés de combler ce vide de pouvoir dans une mêlée d’anciens ennemis, parmi lesquels se trouvent les alliés traditionnels de Moscou : la Syrie et l’Iran[6].

Le développement de l’organisation dite de « l’Etat islamique » reflète cette complexité et permet à chacun de prétendre combattre « son » ennemi légitime[7]. Pour une génération de jeunes combattants qui n’ont jamais connu autre chose que la guerre, s’engager dans les milices de Daech est aussi un exutoire à la frustration et à l’absurdité vécue au quotidien. On prendra pour exemple ces villageois iraquiens affichant leur soutien à Daech sans mobile apparent autre que l’espoir d’un changement[8].

La Syrie de Bachar El-Assad, pas plus que l’Iran, et encore moins les Etats-Unis, n’ont les moyens de réduire les agissements des fronts islamistes, tant ceux-ci sont exempts de cohésion structurelle et d’unité de dessein, hormis l’aspiration prétendue au qualifat[9]. La confusion quant à la composition de ses rangs n’a jamais été aussi patente, une fuite a dernièrement révélé la présence de « rebelles » entraînés par les Etats-Unis en Syrie passés dans les rangs de Daech avec leur matériel militaire (munition et véhicules blindés)[10]. La déclaration du Colonel Ryder (Centcom) est désarmante : « We are using all means at our disposal to look into what exactly happened and determine the appropriate response. »[11]

Moscou, faute d’avoir obtenu le droit de rejoindre la coalition internationale, requête refusée par les Etats-Unis, a fini par intervenir et bombarde à son tour les rebelles opposés au régime de Bachar El-Assad, dont une frange est soutenue par les Etats-Unis[12]. Plusieurs fois, le chef du Kremlin avait fait savoir, sans être entendu, que la crise migratoire était « inévitable » du fait de l’intervention américaine de 2003[13].

L’organisation Human Rights Watch avait quant à elle prévenu des risques de « crise humanitaire » sans précédent pour les populations en zones de combat. L’organisation avait très tôt demandé l’octroi de conditions de protection et la prise en charge des flots de réfugiés à venir, ainsi qu’une coordination au sein de l’ONU. En juillet 2014, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) rapportait que quelque 2 millions d’Irakiens étaient sans domicile sur un total de 4 à 5 millions de réfugiés (y compris ceux de l’intérieur).

Pour la Syrie, le HCR fait état de 4 millions de réfugiés en septembre 2015 dont la moitié sont des enfants. Quant au nombre des morts civiles causées par la guerre, il atteignait le demi-million après seulement trois années de guerre. À combien en est-on aujourd’hui? Le compte a fini par être occulté par le flot de désinformation et faute d’études suffisamment précises, notamment en Afghanistan, pays dans lequel la plupart des statistiques reposent sur une « surveillance passive »[14]. Sans parler des bavures et autres bombes solitaires dont souffrent les organisation non-gouvernentales sur le terrain[15].

Serait-ce simplement un effet de ce « chaos constructif » voulu par les membres du cabinet de George W. Bush et d’anciens cadres et conseillers de Ronald Reagan avant eux [16]? À l’époque des premiers bombardements, un colonel de l’US army avait déclaré à propos des bombardements en cours (en septembre 2004) : « Si j’étais traité comme cela, je deviendrais moi aussi terroriste. » De tels propos, rapportés par le général britannique Nigel Aylwin-Foster, signifient que si le terrorisme est avant tout et banalement une « technique de guerre » qui consiste à prendre des civils pour cibles d’opérations militaires à des fins politiques, ce sont bien les forces coalisées qui ont délibérément usé de cette forme particulière et spécifique de violence[17].

Robert D. Crane, co-fondateur du Center for Strategic and International Studies (CSIS, 1962)[18] relevait dans une correspondance adressées à l’adjoint du corps d’armée américain (Adjoint of Joint Chief of Staff) au milieu de la décennie 1960 comment les Etats-Unis en s’alliant avec l’Arabie Saoudite (entièrement dépendante des technologies U.S.) pourraient détruire les frontières de l’ « ancien ordre » – produit des accords Sykes-Picot de 1916, porté par le traité de Versailles en 1919[19].

La  « modernité économique » serait alors introduite au Moyen-Orient, en rendant toute renaissance du panarabisme impossible suivant les anciennes aspirations coloniales britanniques. R. Crane avait publié un ouvrage :  « Planning the future of Saudi Arabia » dans lequel il expliquait comment le Proche-Orient serait rattaché à l’Occident en suivant la « proposition américaine ». 

Alors que se succèdent les bombardements de drones en toute illégalité, la guerre civile ne crée pas que des victimes, mais entretient les espoirs de profits. Dans un article de 2001 sur les « guerres civiles de la post-bipolarité », le professeur Victor-Yves Ghebali rappelait que nombre de guerres civiles de l’après Guerre froide étaient en réalité motivées « par la recherche du profit économique à partir de la prédation systématique du patrimoine national d’un Etat implosé ou en voie d’implosion ». La disparition du contrôle étatique permet de fait la vente des ressources nationales à des multinationales ou des organismes privés en mesure d’obtenir ces ressources au meilleur prix, alimentant des trafics illicites rémunérateurs tels que la drogue et les armes. La foire d’empoigne pour les juteux contrats pétroliers irakiens est encore dans les mémoires[20].

L’effort engagé afin de vendre la guerre contre Al-Quaeda puis Daech aux opinions occidentales a permis de masquer les intérêts géopolitiques et ceux des lobbys militaro-industriels. Nombre d’experts ont péché, par facilité, en puisant dans le mythe de la « violence salvatrice », répandu comme nouvelle fantasmagorie politique[21]. L’Arabie et l’Egypte, toutes deux autocratiques, sont tolérées comme alliées dans ce combat, alors qu’elles commettent plus de violences et d’exécutions sur leurs minorités et dissidents que Daech. Juan Cole, Professeur d’histoire à l’Université du Michigan, abordait l’amnésie américaine quant à son rôle dans cette guerre: « The American public still for the most part has no idea what the United States did to that country (Iraq), and until we Americans take responsibility for the harm we do to others with our perpetual wars, we can never recover from our war sickness, which drives us to resort to violence in international affairs in a way no other democracy routinely does. »

Il en va de même des raisons qui ont poussé l’Iran à se doter de l’arme nucléaire, exposées dans les rapports de la CIA, et démontrant sans équivoque que le « chantage » de Téhéran est avant tout dissuasif (défensif), et non pas offensif comme le dit la « version officielle», inversant dans notre représentation l’équilibre des forces régionales faisant accepter aux opinions une interprétation du pire, de la « menace iranienne » formulée en termes apocalyptiques, alors qu’Israël a bâti sa politique de sécurité sur cette « menace existentielle »[22], s’alliant à l’Arabie Saoudite avec la caution de Washington[23]. Israël a par ailleurs démontré comment elle tirait profit de la paralysie de ses anciens adversaires pourvoyeurs de l’aide aux milices palestiniennes du Hamas et du Hezbollah[24].

Un voile a ainsi été tiré sur la vérité et affecte au quotidien nos médias, pour preuve ces rapports qui établissent le compte de 181 victimes civiles tuées par les frappes américaines contre Daech en Syrie[25]. Un tel chiffre aussi dérisoire qu’inexact occulte toute possibilité de compréhension des milliers de victimes collatérales et accidentelles[26]On voit alors à l’œuvre les mêmes mécanismes, inlassablement répétés, par lesquels la réalité est biaisée, corrompue et distordue afin de servir les intérêts militaro-industriels dominants[27].

Que se passera-t-il quand les théories les plus extravagantes véhiculées par la rumeur, portant sur de prétendus réfugiés-jihadistes venus semer la terreur en Europe, seront activées ? Qui alors refusera d’être guidé, rassuré par l’adoption de nouvelles mesures sécuritaires express, mais « salvatrices » ? La découverte récente de contrebandes d’armes et de munitions en provenance de Turquie à destination des espaces frontières de l’Europe s’inscrit-elle dans ce type de scénarios alarmistes ?[28]

Comme dans la guerre de Trente ans au 17ème siècle en Europe, il y a aujourd’hui trop d’acteurs et de loyautés entremêlés à l’intérieur et à l’extérieur des pays engagés dans la guerre, doublés d’un conflit éthnique qui nous empêche d’en saisir les forces d’interaction et les rouages.

Le terrorisme est une guerre menée contre les civils, une arme employée par toutes les parties, n’en déplaise à ceux qui s’obstinent à ne voir le mal que dans le « camps d’en face » et qui ferment les yeux sur les causes de ce chaos. La guerre civile est devenue ce que le prof. Ghebali appelait un « mode autonome de production de richesses » dans une nouvelle ère de conflits post-guerre froide[29]. L’Europe continentale semble vouée à payer le prix fort de cette refonte géopolitique avortée, produit de cette « guerre de démocratisation ». L’Europe de l’Est et de l’Ouest ont fait voir leurs divergences sur la façon de gérer cette crise et le danois Mogens Lykketoft, en tant que nouveau président de l’Assemblée générale onusienne, a beau demander aux Européens de « se montrer solidaires », aucune mesure ne tire les leçons, ni ne dresse le bilan des responsabilités des fauteurs de guerre.

Régler la question des réfugiés passera par l’adoption d’une posture critique sur l’origine de cette débâcle et nous obligera à abandonner les « chimères » de la guerre et l’idée que la violence militaire peut remplacer les solutions politiques. Sans quoi, nous ne parviendrons ni à répondre à la catastrophe humanitaire ni à endiguer la globalisation du conflit. 

 



[1] Dans un article du New York Times du 25 novembre 2003, Leslie H. Gelb, président du Conseil des relations étrangères (Council on Foreign Relations) prétendait que le maintien d'un Irak uni était une « illusion ».

[2] Voir la critique d’Imran Khan, « The Iraq war : the root of Europe’s refugee crisis » on Aljazeera, 09.09.2015.

[3] Voir Prof. Rashid Khalidi, « The beginning of this mess was the 2003 U.S. invasion of Iraq » sur Democracy Now, 01.10.2015 

[4] Samuel Huntington, auteur du « Choc des civilisation et la redéfinition de l’ordre mondial » (1996) avait publié près de trente ans auparavant un ouvrage intitulé Political Order in Changing World, Yale, New Heaven, 1968 dans lequel il admettait que « Modernization in Practice always involves change in and usually the disintegration of a traditional political system. » (p.35) ; Ce sont Edward Mansfield et Jack Snyder qui parlent de « Wars of democratization » dans Edward D. Mansfield et Jack Snyder, Electing to fight : why Emerging Democracies go to War, Cambridge, MIT Press, 2007.

[5] L’historien Patrick Cockburn a expliqué comment la wahhabisation de l’islam sunnite par l’Arabie Saoudite, avec le soutien des Etats-Unis, représentait une grave menace pour la région. La relation entre l’ISIS, la CIA et l’Arabie Saoudite est exposée par l’ancien agent de la NSA Wayne Madsen. Voir également « Is ISIS A Tool of the Saudi State ? » on The Real News.com, 01.10.2014, témoignage de Ali Al-Ahmed, Institute for Gulf Affairs, Une position soutenue par le sénateur Bob Graham

[6] Ces aspirations sectaires ont été longtemps étouffées du fait du soutien apporté par les puissances occidentales, Etats-Unis en tête, au régime autoritaire du Baas iraqien.

[7] Comme le souligne Myriam Benraad la « balkanisation » de l’Iraq n’a pas été acceptée par les populations. Myriam Benraad, Irak: de Babylone à l'Etat islamique, idées reçues sur une nation complexe, Aix-en Provences, Le cavalier bleu ed., 2015

[8] Voir le récit de P. Cockburn, « Why join Islamic State ? » London Review of Books, Vol.37, No.13, 2 Juillet 2015.

[9] Compte-rendu du discours de Noam Chomsky, donné le 19 sept. 2015 à The New School, New York disponible online : « The United States, not Iran, poses greatest threat to World Peace », Democracy Now, 22 sept. 2015,

[10] voir Helene Cooper, « U.S. Says Rebel it trained Surrendered Matérial in Syria » in New York Times, 25.09.2015.

[11] ibid.

[12] « Russia kills US-backed Syrian rebels in second day of air strikes as Iran prepares for ground offensive » in The Telegraph, 01.10.2015. Notons que les Etats-Unis ont pris pour cibles de nombreuses infrastructures du  régime syrien ces dernières semaines sous couvert de frappes contre l’Etat islamique.

[13] Intervention de V. Putin du 28 septembre devant la 70ème assemblée générale de l’ONU, reprenant la position exprimée lors du forum économique de Vladivostok, le 7 sept 2015. Une position partagée par le Prof. Rashid Khalidi, note supra no 3.

[15] La dernière opération meurtrière, conséquence d’un bombardement américain inexpliqué sur le camp de Médecins sans Frontières (MSF) à Kunduz, Afghanistan faisant 19 morts, le 3 octobre 2015.

[16] La nouvelle approche de Washington concilie dans l’après Guerre froide les aspirations anciennes, depuis la doctrine Eisenhower, qui consistent à priver Moscou de ses soutiens régionaux au Moyen-Orient et de prévenir toute possibilité de projection de la puissance russe en direction du centre eurasiatique et du Golfe Persique. Israël étant l’instrument indispensable à cette refonte régionale.

[17] cité dans Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balencie, Les guerres bâtardes, comment l’Occident perd les batailles du 21ème siècle, Paris, Perrin, 2008, p.166

[18] Biographie de R.D. Crane. On relèvera que le CSIS a été financé par l’argent des saoudiens et comprenait de nombreux anciens membres de la CIA parmis ses membres. Il est devenu l’un des think tank le plus influents en matière d’études sur le terrorisme après 9/11.

[19] Lire la synthèse de Nadia Hamour, « La mise en place de mandats au Moyen-Orien : une « malheureuse innovation de la paix » ? in Le Magazine Moyen-Orient, août 2009. Et Henry Laurens, « Comment l’Empire ottoman fut dépecé » in Le Monde diplomatique, avril 2003, pp.16-17.

[20] V.-Y. Ghebali, « Les guerres civiles de la post-bipolarité : nouveaux acteurs et nouveaux objectifs » in Relations Internationales, no105, printemps 2001, p. 43.

[21] Ceci se retrouve dans les débats en politique américaine pour les primaires. Voir les commentaires de Col. Lawrence Wilkerson, ancien chef de Staff de Colin Powell, « War Profits drive GOP Hawks » on the RealNews.com.

[22] Termes employés par Benjamin Netanyahu à la 70e Assemblée générale de l’ONU sur The Times of Israël, 01.10.2015.

[23] Voir « Israel and the Middle East : Seeking Common Ground, A Conversation with HRH Prince Turki bin Faisal and General Amos Yadlin », The German Marshall Fund, May 26, 2014.

[24] La collaboration entre Israël et l’Arabie Saoudite, alliée dans un projet de frappe contre l’Iran a été exposé.

[25] Karen Yourish, K.K. Rebecca Lai et Derek Watkins, « Death in Syria », 14.09.2015.

[26] Lire Glenn Greenwald, « U.S. Bombs Somehow Keep Falling in the Places Where Obama « ended Two Wars » in The Intercept, 30.09.2015.

[27] La proposition américaine de tripartitition, selon la notion de séparation éthno-confessionnelle, remplacée par l’approche de « provincialisation » en 2009 continue à nier l’identité nationale irakienne.

[28] Umberto Bacchi, « Greece : seized tanker Haddad 1 concealed 5000 Shotguns « for Libya Islamists », International Business Times, 3 sept. 2015.

[29] Ghebali, in op. cit.

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