Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DROIT/Les musées suisses sont des mosaïques de fondations

«Comment est-il possible qu'un musée suisse vende l'un de ses tableaux les plus célèbres?» La question m'a été posée à Paris par quelqu'un faisant partie du marché de l'art. Le cher homme restait ébahi devant la perte d'un Gauguin célèbre par le Kunstmuseum de Bâle (voir article juste au dessus). Il est issu d'un monde jacobin, où une institution publique ne saurait exposer de manière permanente que des oeuvres lui appartenant en propre. Ce n'est qu'à titre exceptionnel que le Louvre ou Orsay ont récemment accepté un (et pour l'instant un seul) prêt privé prestigieux. 

Le système français, qui vaut pour les pays latins (Italie, Espagne...) n'est pas pratiqué par les nations anglo-saxonnes. Les musées américains, presque tous privés, achètent, vendent (et donc abritent aussi) des peintures comme des objets d'art. En Angleterre, la National Gallery (NG) ou le Victoria Albert sont ainsi devenus le home de certaines pièces célèbres, difficiles à refuser en pension. La NG abrite des Holbein, des Titien ou des Gentileschi célèbres. Notons cependant que leur proportion reste infiniment minoritaires par rapport aux fonds du musée.

La Suisse, un pays de fondations

L'Allemagne, et bien plus la Suisse, ont adopté une position différente. Le choix est ancien. Il remonte au XIXe siècle. Quand Lydia Welti-Escher répartit ses biens avant de se suicider à Genève en 1891 (l'argent ne fait pas le bonheur!), elle créa avec sa colossale fortune la Fondation Gottfried-Keller. Celle-ci devait acheter les pièces maîtresses de l'art suisse, qui se verraient déposées dans les différents musées romand, tessinois et alémaniques. Ce qui fut fait. La Gottfried-Keller joua un rôle essentiel jusque dans les années 1970. 

Le coup d'envoi était donné. Depuis bien longtemps, les grands collectionneurs helvétiques ne font plus guère de donations. Ils imaginent une fondation (c'est facile dans notre pays), en quête d'un lieu. Rares sont ceux qui créent un musée. Ceux-ci se retrouvent souvent par la suite en difficulté financière. Je vous ai récemment raconté les malheurs de la Fondation Jakob-Briner de Winterhour. Il faut être les Beyeler ou les Bührle pour résister. Et encore! On sait que la Bührle devrait se retrouver dans le nouveau Kunsthaus de Zurich, en 2020. Un braquage audacieux n'est pas étranger à cette nouvelle politique.

La mosaïque bâloise 

Aujourd'hui, les musées suisses ressemblent donc à des mosaïques de fondations. Leur fonds propre semble parfois minoritaire. Pour Bâle, où Rudolf Staechlin vient de retirer ses billes (voir l'article situé juste en dessus), il y a ainsi des prêts Gottfried-Keller, la Fondation Emile-Dreyfus, la Fondation Emanuel-Hoffmann, une fondation pour l'art flamand et hollandais, la Fondation Bachofen, la Fondation Christoph-Merian, la Fondation Im Obersteg et j'en passe sûrement. 

Le Kunsthaus de Zurich abrite, pour l'art ancien, les fondations Ruszika et Koetser et pour le reste une foule de déposants globaux (dont divers «Amis»), auxquels il faut ajouter ceux qui confient au musée une ou deux toiles. Mais pas n'importe lesquelles! «Yo Picasso», l'«Autoportrait à l'oreille coupée» de Van Gogh ou son «Portrait de Prudence Escalier», se trouvent dans les salles depuis des décennies, à l'instar de «La tasse de chocolat» de Degas.

Genève aussi 

Et la Suisse romande? Même tableau, si j'ose dire, de Vevey à La Chaux-de-Fonds. Rappelons que le Musée d'art et d'histoire de Genève détient depuis les années 1990 la Fondation Garengo, créée par les Schmidheiny, en plus de la Fondation Prévost due à messieurs Lullin et Batelli ou de la Fondation Lucien Baszanger, création du bijoutier du même nom. 

Tout cela ne va pas sans problème. Chaque fondation possède ses statuts. Différents. Elle a son comité, dont fait en principe partie le directeur du musée concerné. Certaines sont fermées. Elles doivent rester telles quelles pour l'éternité. D'autres se voient dotées pour acheter (les Koetser à Zurich, par exemple) ou ont le droit de vendre (la Briner de Winterthour). Il y a pourtant dans l'ensemble peu de mouvement. Les choses se passent harmonieusement.... sauf avec les Staechlin.

Un risque calculé 

N'empêche qu'il existe un risque, inconcevable en France, où les collections muséales se veulent inaliénables ce qui ne signifie pas immobiles. Les dépôts de l'Etat français en province peuvent se voir repris, au profit de la très gloutonne capitale. Ce risque reste cependant minime en Suisse. Il paraît acceptable dans la mesure où le prêt se sera révélé de longue durée. Christian Klemm, l'ancien conservateur zurichois, estimait l'opération profitable dès qu'un accrochage se voyait consenti pour plus d'un an. Et, comme il le disait bien, des prêts hors fondation finissent quelquefois en dons. Des cadeaux que le musée lui-même, faute de moyens, ne pourrait jamais s'offrir... 

Photo (Kunsthaus): Un Bellotto célèbre sur la destruction de Dresde au XVIIIe siècle. Cette toile a été acquise par la Fondation Koetser, alors que celle-ci était déjà déposée dans le musée zurichois.

Ce texte accompagne celui sur l'achat par le Qatar, pour 300 millions de dollars, d'un Gauguin longtemps confié au Kunstmuseum de Bâle. Il se trouve juste au dessus dans le listing.

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