Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DON / A quoi ressemblent les dessins de Hodler de Vevey?

Les choses devaient tourner ainsi. A peine le Musée Jenisch de Vevey avait-il envoyé par courriel son communiqué du lundi 19 mai, annonçant la promesse de legs de 630 œuvres sur papier de Ferdinand Hodler (1853-1918), que son téléphone crépitait. Cela sentait le "scoop". Et d'ailleurs, combien cela représentait-il en argent? Les lecteurs des quotidiens aiment bien les chiffres. Une de mes ex-consœurs vaudoises, dont j'ai toujours eu l'impression de sentir les pare-chocs quand j'avais le malheur de lui barrer la route, remportait la course. Il lui fallait poser des questions à deux personnes, puisque le journalisme actuel consiste à tendre le micro, et voir quelques œuvres. Tout de même. Pour avoir l'air sérieuse. 

J'avais rendez-vous le mardi 20 au matin, afin de consulter dans les sous-sols du musée l'ensemble des grandes boîtes grises, fraîchement arrivées de Ligerz, près de Bienne. Rappelons du coup le début de l'histoire. Rudolf Schindler, qui vient d'avoir 100 ans, est peintre et directeur d'une école d'Arts visuels à Bienne et à Berne dans les années 1950. Il organise en 1956 une exposition consacrée à Hodler, alors au creux de la vague sur le plan commercial. Il s'agit au plus d'une gloire nationale.

Les cartons de la veuve

Cette manifestation le met en contact avec Berthe, sa veuve, alors très âgée. Elle lui montre les cartons où sont entassées d'innombrables feuilles de son défunt époux. Rien n'a jamais été jeté. Pas le plus petit papier. La dame aurait pourtant pu se montrer rancunière. Celle que son mari appelait "mon élégante moitié" avait été abondamment trompée, au vu et au su de tout le monde. Il lui avait fallu non seulement côtoyer, mais élever les bâtards de son conjoint, vu que les maîtresses de ce dernier partageaient une fâcheuse propension à mourir. 

C'est ainsi que Rudolf Schindler a formé une collection comprenant apparemment d'autres artistes. Devenu âgé, il a consenti trois dépôts au musée Jenisch de Vevey en 1999 et 2002. Aujourd'hui décédé, Bernard Blatter conservait alors l'institution, qui possède l'un des plus célèbres paysage du Bernois de Genève, "L'Eiger, le Mönch et la Jungfrau". Son successeur Dominique Radrizzani s'est inquiété du destin de ce noyau d’œuvres, qui semblait léviter dans les airs. Père de deux fils, Schindler n'arrivait pas à prendre une décision. Plus tard... Plus tard... Impossible par conséquent de savoir ce que deviendrait l'ensemble (il y a aussi là quelques tableaux sur toile, dont des portraits) à son décès.

Promesse de legs signée 

C'est centenaire que Schindler a mis ses affaires en ordre, comme on dit chez le notaire. A Dominique Radrizzani avait succédé depuis un an Julie Enkell Julliard à la tête du Jenisch. Le vieillard a signé une promesse de legs pour les 630 Hodler, dont l'immense majorité demeurait encore chez lui, dans le canton de Berne. Pour l'instant, il s'agit donc d'un dépôt. Les œuvres doivent se voir étudiées sous la coordination d'Emmanuelle Neukomm, en charge au musée des dessins. Elle aura beaucoup de travail, même si le collectionneur avait annoté certaines feuilles, d'autres recevant par la suite des post-it de couleurs diverses. Pas très bon pour le papier... "mais les renseignements, dont ceux sur des prêts à des expositions depuis les années 1960, nous seront fort utiles", précise Emmanuelle, qui devra être prête pour l'exposition prévue durant l'été 2015. 

Mais trêve de préliminaires! A quoi ressemble ce trésor graphique, qui fera du Jenisch le troisième fonds Hodler après Genève et Zurich? A une quantité de notations, souvent très esquissées. Le Bernois n'a qu'exceptionnellement donné dans le "beau dessin", susceptible de se voir vendu comme un tableau. Rien de mural, chez lui, à quelques exceptions près, dont une admirable feuille proposée l'an dernier (pour 65.000 euros) au Salon du Dessin parisien. Hodler n'a, de son vivant, que rarement montré des études. Il s'agissait pour lui d'un outil de travail. L'homme se contentait souvent d'apposer quelques traits, d'une main sûre. Les plus belles pièces (il y a aujourd'hui à Vevey d'admirables études mains) se voient cependant rehaussées en couleurs à l'huile.

Un système de notations 

Ces croquis, parfois très petits (comme ceux tracés dans l'Espagne de 1878), seront si possible  à mettre en relation avec de grands tableaux. Un travail initié par par Rudolf Schindler. Ils permettront ainsi de reconstituer leur genèse, du croquis de base à l'étude individuelle plus poussée. Mais attention! Il ne faut pas imaginer de superbes figures isolées, comme chez Ingres ou Degas. Ce système reste une notation. L’œuvre ne se construit pas comme un puzzle de morceaux achevés. Elle s'improvise en grande partie sur la toile finale elle-même. 

L'amateur reconnaîtra ainsi nombres d'idées pour "Floraison", "La vérité", "L'élu" ou "Le regard dans l'infini". Il serait possible d'imaginer des dossiers en 2015, en sachant que l'atelier d'Hodler s'est tout de même vu émietté au fil des ans. Mais nous n'en sommes pas là. Pour l'instant, la direction montre les objets à la presse, qui s'est largement manifestée. "Nous nous demandons si la séance, où nous avions prévu de montrer aux médias quelques dessins, a encore sa raison d'être le 26 mai", dit-on pensivement au musée Jenisch. A mon avis, non. Photo (Musée Jenisch): Un des autoportraits de l'artiste, qui vient d'entrer au musée. Le legs promis contient aussi nombre de portraits de sa maîtresse Valentine Godé Darel.

Prochaine chronique le jeudi 22 mai. J'ai publié mon premier billet sur ce site le 22 mai 2013. Auto-congratulations en vue.

 

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