Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Dites, M. Piketty, ça va péter où, et quand ?

Thomas Piketty est une star. Pas seulement parce que Bilan a publié presque avant tout le monde une interview de l’auteur du «Capital au XXIe siècle». La traduction en anglais de ce pavé sur l’inégalité provoque ces jours aux Etat-Unis une véritable déflagration.

Le terrain américain était propice. Le pays se souvient avec des sentiments mitigés de la «guerre contre la pauvreté» déclenchée il y a juste cinquante ans par Lyndon Johnson. Dans son dernier discours sur l’état de l’Union, Barack Obama a promis que la lutte contre l’inégalité serait le «projet déterminant de notre génération». Les deux grands partis en ont fait un thème de campagne, démocrates et républicains avançant naturellement des propositions radicalement opposées.

Et voilà qu’un économiste français – formé aux Etats-Unis – pose sur leur table une somme de 600 pages pour démontrer que l’aggravation des inégalités est inexorable, et que le remède qu’il propose lui-même est sans doute utopique. Rude. Mais l’accueil, parfois critique, a été élogieux. Bluffé, le très keynésien prix Nobel Paul Krugman parle d’une «Révolution Piketty».

Que dit le Français ?

Il a plongé dans un matériau, les archives fiscales, rarement utilisé pour une telle recherche, remontant très loin dans le temps, jusqu’au XVIIIe siècle pour certains pays. Le tableau qu’il en tire est celui d’une continuité interrompue par une parenthèse catastrophique.

Dans la première phase de la révolution industrielle, jusqu’au début du XXe siècle, les revenus du capital, augmentant plus rapidement que valeur de la production elle-même – et que les revenus du travail – se sont accumulés dans un petit nombre de mains, et ces fortunes se transmettaient héritage. La correction, dans ce système inégal, est venue par les deux guerres mondiales et leur fantastique destruction de richesses.

Quand le capitalisme a recommencé à fonctionner dans un monde plus apaisé, dans les années 50, le champ social était mieux aplani, les disparités moins criantes. Ensuite, dit Piketty, l’ordre ancien s’est rétabli.

Aujourd’hui, le rendement du capital et de la fortune investie est deux ou trois plus élevé que la croissance de la production qui, en Occident, ne retrouvera pas les taux des Trente Glorieuses. Les enfants des nouveaux entrepreneurs deviennent à leur tour des héritiers. Des patrimoines, souvent exhorbitants, se reconstituent entre les mains d’une nouvelle élite dynastique. Et à cette caste s’ajoute une couche supérieure de managers qui s’auto-attribuent des compensations faramineuses.   

Les inégalités, à nouveau, se creusent. Et si Piketty a raison, la théorie qui prévalait jusqu’à présent, celle de l’Américain Simon Kuznets, est vraiment caduque : elle postulait que la modernisation, faisant migrer les salariés vers des emplois plus qualifiés et mieux payés, allait réduire l’éventail des revenus.

Est-ce explosif ? Les protestations contre l’hyper-richesse, jusqu’à présent, ont été plutôt molles. Occupy Wall Street et ses cousines étaient d’aimables monômes. Pas sûr que ça dure.

Thomas Piketty pense lui-même que les distorsions qu’il décrit sont grosses de troubles sociaux. Mais le Français, malgré le titre qu’il a donné à son opus, n’est ni Marx ni marxiste. Il se dit lui-même «vacciné à vie contre les discours anticapitalistes convenus et paresseux». Alors il propose son remède : un impôt mondial et progressif sur la fortune. Mondial ? Autant dire que c’est une chimère.

Reste l’explosion. Où ? Quand ? Ce n’est pas à un professeur d’économie de le dire, même si son «Capital» est un bestseller.

 

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