Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

Disparition du vol Malaysia MH370 à l’ère de la guerre de l’intelligence électronique

Le 8 mars dernier, le vol MH370 faisant la liaison entre Kuala Lumpur et Pékin disparaissait des radars. Il déviait de son plan de vol initial en mer de Chine méridionale vers le détroit de Malacca. Les systèmes de navigation ayant été désactivés, les théories se multiplièrent rapidement, incluant: un acte désespéré du pilote, un détournement, l’explosion en plein ciel, la disparition accidentelle, sans parler de l’intervention d’Aliens !

Un mois après l’accident, Wikipédia réduisait tout à cette alternative: soit l’accident soit le détournement.

Les circonstances demandent cependant une réflexion quant aux possibilités d’activités d’intelligence électronique, qui suivraient des scénarios antérieurs en tous points similaires. 

Le 1er septembre 1983, le Boeing 747 de la Korean Airline KL007 déviait de sa trajectoire et survolait des installations militaires soviétiques de Sakhalin. Intercepté, il était abattu, coûtant la vie à 269 passagers[1]. Moscou sommé de s’expliquer, accusé de pratiquer le terrorisme aveugle et sanctionné comme il se doit.

Chercheurs et spécialistes allaient mettre de longs mois à étayer le scénario de l’utilisation d’un avion civil pour masquer une opération d’intelligence militaire, tout comme un autre vol KL707 dévié « accidentellement » de sa trajectoire le 20 avril 1978. Un nouveau cas se produisait près d’une décennie plus tard pour le vol KL858, permettant aux Etats-Unis de placer la Corée du Nord sur la liste des états terroristes[2].

Ce ne fut que l’année suivante que le quotidien New York Times avait titré: « The Lie That Wasn’t Shot Down » pour parler de la couverture et du mensonge du gouvernement Reagan dans l’affaire du vol KL007[3]. Dans tous les cas, les négociations sur le contrôle et la réduction des armes avaient été compromis et l’effort de défense américain renforcé.

Certains scénarios militaires remontent au plan Northwoods (1962) qui expose des opérations psychologiques (PSYOPS) fondées sur l’emploi de drones dissimulés en avions civils[4]. De Seymour Hersh à L. Fletcher Prouty en passant par James Bamford, et plus récemment Michel Brun et Richard C. Thornton, ces auteurs ont permis d’exposer la complexité de ces opérations militaires destinées à percer les vulnérabilités des systèmes radars adverses tout en trompant l’opinion mondiale[5].

Aujourd’hui, un concours de circonstances similaire soulève des interrogations. L’US Navy a entrepris avec l’agence militaire de renseignement (NSA) de déployer la dernière génération de drones maritimes de type Triton MQ-4C[6]. Les opérations de recherche du vol MH370 – menées dans une vaste zone géographique de plusieurs millions de kilomètres carrés – au cœur d’une zone stratégique pour les pays de la région  - ont précisément permis le déploiement et la pose de balises pour ce nouveau système de contrôle des océans ou « Broad Area Maritime Surveillance system ».

Sitôt la disparition du MH370 annoncée, le Wall Street Journal et The Economist avaient été, tout comme il y a trente ans, parmi les premiers à soutenir une version semi-officielle : la thèse « du pirate de l’air » avec des passeports volés. Une version supportée par le FBI qui forge un lien avec l’Iran – qui pourra être réactivé dans un proche futur. C’est elle qui a été relayée partout ailleurs dans les médias.

Les opérations de recherche ont reposé sur le « crowdsource searching » associant virtuellement les individus du monde entier par l’entremise d’une plateforme internet. Etait-ce autre chose qu’une formidable publicité pour la société Tomnod, filiale de DigitalGlobe ou le produit d’un calcul afin de rendre ces opérations crédibles? Le directeur exécutif de DigitalGlobe, opérant les satellites de surveillance, n’est autre que Mark Brender, ancien officier de l’US Navy pour les affaires publiques, entouré par des membres du renseignement américain au conseil de direction.

L’existence d’un lien entre le profil des passagers et l’expertise en matière de surveillance électronique n’a pour l’heure pas été expliqué. Une vingtaine d’entre eux travaillaient pour Freescale semiconductor, basée à Austin au Texas, avec une filiale à Tianjin en Chine. Freescale est la propriété de Blackstone Group, Carlyle, Blackrock advisors et Vanguard Group tous contractants à titre privés pour l’armée américaine[7].

Bien que personne ne semble aujourd’hui en mesure d’apporter une réponse convaincante à cette énigme, les épisodes antérieurs et les plans militaires déclassifiés étayent des pistes autrement plus crédibles que les projections infondées des dernières semaines.

La confusion a cependant été cultivée dans l’opinion quant aux raisons de cet accident. En 1984, Time magazine tentait de discréditer les critiques en évoquant la persistance des « théories de la conspiration ». Les deux agents de la NSA, Tom Bernard et T. Edward Eskelson qui avaient osé remettre en question la version du gouvernement Reagan s’étaient finalement tus – menacés de poursuites d’après la loi sur l’espionnage (1917).

L’ère des drones a ouvert la possibilité de guider un avion sans pilote, permettant la conduite d’opérations de guerre électronique afin de tromper les radars ennemis en rendant des avions invisibles à la détection. Le déploiement d’une nouvelle génération de drones maritimes américain pourrait constituer une des clés de cette affaire. Comme le disait John Le Carré, « l’espionnage est le théâtre secret de la société » et à ce titre il est requis de fonder une analyse sur les preuves matérielles que nous fournit le passé et de ne pas céder aux sirènes de scénarios officiels et inofficiels aussi fantaisistes que trompeurs.

 



[1] La seule année 1983 avait vu huit violations de l’espace aérien soviétique par des appareils de reconnaissance américains.

[2] Thomas Reed, Assistant du président Reagan pour les affaires de sécurité internationale déclarait en décembre 1982 que le directeur de la CIA, W. Casey avait un plan pour tromper le système nerveux électronique de l’URSS. Le Vol KL858 était survenu le 29 novembre 1987.

[3] « The Lie That Wasn’t Shot Down » in NYT, 18.01.1988, p.A18

[5] Voir le chapitre 6 de Richard C. Thornton, The Reagan Revolution, III : Defeating the Soviet Challenge, Vancouver, Trafford, 2009, pp.289-358.

[6] Financé pour près de $1.16 milliards depuis avril 2008

[7] Le président de Blackstone est le milliardaire Peter G. Petersen, ancien président de la réserve fédérale américaine et président du Council on Foreign relations (CFR).

 

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