Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DESSINS/L'Hermitage montre la collection de Jean Bonna

L'exposition a beau d'intituler «De Raphaël à Gauguin». L'Hermitage lausannois a choisi pour ses affiches verticales Baccio Bandinelli et Odilon Redon. Des noms moins connus. L'exposition de 150 dessins de la collection du Genevois Jean Bonna vise le grand public, ce qui n'a rien de déshonorant. La troisième affiche, horizontale celle-là, table donc sur le sentiment. Il s'agit d'un marcassin peint à l'aquarelle par l'Allemand Hans Hoffmann en 1578. Le musée privé en a d'ailleurs fait sa mascotte, comme pour des jeux olympiques. «Trop mignon», le mini sanglier se décline à la boutique en puzzle et en peluche. 

En trente ans de collection, avec un pic d'achats à la fin des années 1990, Jean Bonna a rassemblé 469 dessins. C'est beaucoup, en termes actuels. Peu par rapport aux collections historiques. Les champions de XVIIIe et XIXe siècle, voire ceux du XXe jusqu'à Mathias Polakovits ou Henri Baderou, comptaient en milliers. Ils se révélaient cependant peu sélectifs. Peu affectifs aussi. La collection de Jean Bonna obéit moins à une volonté d'exhaustivité, voire de représentativité, qu'à une suite de coups de cœur ou de coups de tête, ce qui revient un peu au même.

Un choix dicté par les lieux

Dans cet ensemble, il a cependant fallu opérer un choix. Une tâche dont s'est chargée sa conservatrice personnelle Nathalie Strasser. Ce filtrage devait refléter cinq siècles, tout en s'adaptant au cadre très contraignant de l'Hermitage. Une belle maison ancienne certes, mais avec des murs terriblement fixes. Il convenait aussi d'illustrer l'évolution de cette collection, qui s'enrichit aujourd'hui au compte-gouttes. N'oublions pas que le Musée d'art et d'histoire genevois, faisant suite à l'Ecole nationale des beaux-arts de Paris (dont le Genevois est un des mécènes), a déjà présenté la Collection Bonna en 2006. Ce qui fait moins de dix ans. 

Il y a donc aux cimaises des plus, mais aussi des moins. Gustave Moreau n'était pas davantage là en 2006 que les Tiepolo père et fils, Thomas Gainsborough, Goya, Girodet, Courbet ou Mucha. Le parcours s'arrête en revanche un peu plus tôt. Il ne comprend ni Balthus, ni Picasso. Le Picasso figuratif, naturellement. Le collectionneur refuse toute géométrisation, et a fortiori toute abstraction. «Rien de ce qui est contemporain ne m'intéresse», déclare l'homme dans un entretien avec Dominique Radrizzani et Sylvie Wuhrmann (la directrice de l'Hermitage) ouvrant le catalogue. C'est un choix, même s'il existe aujourd'hui hors BD (1) d'excellent manieurs de crayon.

Trèfles à quatre feuilles 

Que dire de l'ensemble choisi? D'abord qu'il comporte des noms devenus exceptionnels dans les collections particulières. Ensuite qu'il s'agit d'un garage de Rolls, d'un pré de trèfles à quatre feuilles ou d'une étable de moutons à cinq pattes. Tout se révèle en effet beau et rare. Le choc visuel avec le visiteur se produira, ou ne se produira pas. Le goût de chacun intervient en effet. Mais ne seront déçus que ceux aimant les choses violentes, dérangeantes et perturbatrices. L'idéal de Jean Bonna se nourrit d'équilibre et d'harmonie. Un tel rêve exclut les dissonances, les laideurs et les spéculations par trop intellectuelles. 

Ces dessins, qui vont de Poussin à Watteau, de Clouet à Watteau ou de Liotard à Victor Hugo, possèdent pour la plupart de belles provenances. La majorité d'entre eux ont été acquis chez de grands marchands, des Wildenstein à Katrin Bellinger. Quelques-uns ont été poussés très hauts dans des ventes publiques. Je me souviens, chez Sotheby's Paris, d'une bataille acharnée de téléphones pour acquérir une superbe esquisse à la sanguine du Parmigianino, destinée à son iconique «Madone au long cou» (1534). Pas étonnant, dans ces conditions, si les feuilles se trouvent ensuite prises dans des cadres somptueux, alors que les cabinets graphiques des grands musées affectionnent le minimalisme, pour ne pas dire le misérabilisme.

Un catalogue sans textes ardus 

C'est dans cette présentation chaleureuse et intime, avec de petits éclats dorés, que le visiteur découvre le florilège proposé par Jean Bonna et Nathalie Strasser. Tout vise ici au plaisir de l’œil. Le livre d'accompagnement sait parallèlement éviter le texte trop long, ou trop ardu. Quelques présentations. Un grand entretien. Des notices biens faites sur les artistes en fin de catalogue, et basta. L'essentiel, de nos jours, alors que la création contemporaine règne en maîtresse, n'est-il pas de former de nouveaux amateurs marchant dans les brisées de leurs prédécesseurs? 

(1) Jean Bonna avoue à ce propos posséder des planches de Tardi ou de Manara.

Pratique 

«De Raphaël à Gauguin, Trésors de la collection Jean Bonna», Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu'au 25 mai. Tél. 021 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Photo (Fondation de l'Hermitage): Le marcassin d'Hans Hoffmann, qui existe en puzzle et en peluche.

Prochaine chronique le dimanche 8 mars. Le Musée des arts décoratifs de Paris propose une exposition sensationnelle sur le bouton de vêtement.

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