Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DESSIN / Quand les plafonds parisiens peuplaient les cieux

L'amateur peine à le croire. Les édifices parisiens, au XVIIe siècle, comportaient presque autant de plafonds peints que ceux de Rome. Il s'agissait, comme le dit joliment l'actuelle exposition du Louvre, de "Peupler les cieux". Las! Si une bonne moité des décors transalpins a survécu, ceux des bords de la Seine ont été victimes des modes, de l'urbanisation du XIXe siècle ou plus simplement de l'incurie. Ils se comptent aujourd'hui sur les doigts sinon d'une, du moins de deux mains. L'été dernier encore, un incendie faisait disparaître le "Cabinet des Bains", peint par Eustache le Sueur à l'Hôtel Lambert... 

"Peupler les cieux" évoque ces grandes peintures, parfois encadrées de boiseries ou festonnées de stucs. Particulièrement réussie, cette présentation de dessins est l’œuvre de Bénédicte Gady, qui a utilisé "un énorme travail collectif comme soubassement". Il faut donc lire avec attention l'important catalogue. C'est tout le même la commissaire qui parlera ici. Elle se trouve dans son élément. Soutenue en 2006 et publiée en 2011, sa thèse ne porte-t-elle pas sur "L'ascension de Charles Le Brun", le futur chef d'orchestre des scénographies de Versailles? 

Quels sont, Bénédicte Gady, les enjeux de ces grands décors dans la peinture du Grand Siècle?
Enormes! Un plafond peint a autant d'importance pour son commanditaire que pour son exécutant. Il s'agit pour les deux d'une mise en vue. Le premier s'affirme, tient un discours. Il se donne en représentation à ses visiteurs. Le peintre y voit une occasion de se faire connaître, tout en gagnant de l'argent. Le genre se révèle le plus rémunérateur, au XVIIe siècle, avec le portrait. 

Comment caractériser l'évolution des plafond peints?
Le schéma part du plafond "à la française". Il faut habiller les poutres de peintures. Dès 1650, des lambris, généreusement dorés, s'accrochent volontiers à la poutraison. Les peintures deviennent des tableaux incrustés. On en arrive enfin aux voûtes unifiées. Un seul motif, bien choisi, donne davantage d'importance au message donné par le propriétaire des lieux, sur le mode mythologique ou allégorique. Cela dit, la règle n'est pas générale. Pour son immense galerie, La Vrillière a laissé François Perrier libre du sujet. Ce plafond a hélas été remplacé par une copie au XIXe siècle. 

On a pourtant l'impression que Paris n'a pas connu de décors aussi vastes que ceux des palais Barberini ou Colonna à Rome...
Vu la dimension des bâtiments, l'équipe travaillait effectivement sur un registre plus limité. Il ne faut cependant pas oublier que notre image mentale se fonde sur ce qui a survécu, c'est à dire peu de chose. Le mot "plafond à l'italienne" désigne alors la voûte unifiée, mais aussi le salon sur deux étages, dont il n'existe plus de témoin. Enquêter sur un tel sujet constitue un véritable travail de deuil. 

Quand les disparitions ont-elles commencé?
Très vite. Les décors étaient liés aux propriétaires, dont ils portaient le chiffre et soulignaient les vertus supposées. A Rome, les palais n'ont guère changé de maîtres jusqu'à nos jours. A Paris, les ventes étaient fréquentes, d'où des modifications et des démolitions. Ajoutez l'urbanisation du XIXe siècle, qui a amené la percée de grandes avenues. L'abandon où ont été laissé les hôtels du Marais, jusque tard dans le XXe siècle. Les incendies de la Commune en 1871, qui ont anéanti les décors de Mignard aux Tuileries... 

Y a-t-il espoir de retrouver des décors inconnus?
Des plafonds à la française, oui. On a souvent installé des faux-plafonds sous une charpente peinte, qui fait par définition partie de l'immeuble. Pour ce qui est des grandes peintures, il faut plutôt parler de redécouvertes. Je citerai, dans les années 1980, celle des trois décors exécutés, rue de la Perche, par Antonio Verrio, un Italien qui a ensuite émigré en Angleterre. 

Venons-en maintenant à l'exposition. Quelle en est l'origine lointaine?
"Peupler les cieux" se base sur des dessins préparatoires. Rares demeurent cependant ceux comportant sur une seule feuille les corniches et le plafond. Liées aux murs, les premières reflétent par là le monde de la terre. La trouée se veut au contraire céleste. Aérienne. Un autre monde. Tout a ainsi débuté avec la découverte d'une série de projets décoratifs, sans image centrale. Visiblement de la même main, ces dessins (pour lesquels j'ai créé "le Maître des demi plafonds") se trouvaient dans différentes boîtes d'anonymes au Louvre. 

Et par la suite?
L'exposition se concentre pour des raisons de place sur quelques points stratégiques. Il y a le Louvre, où subistent quelques chambres anciennes. La Bibliothèque nationale, héritière des immeubles occupés par Mazarin. Les Tuileries, dont il ne reste absolument rien. Et l'Hôtel Lambert, en partie victime d'un incendie en 2013. Mais le dépeçage des décors de l'Hôtel Lambert avait commencé dès 1776... Pour la BN, j'ai eu la chance de retrouver la copie des décors détruits sous Napoléon III. J'ai utilisé un mémoire de vitrier pour savoir où ils se trouvaient dans l'aile abattue. Le vitrier m'a aidée par le nombre des fenêtres, différent suivant les chambres. 

Les collections de dessins du Louvre s'enrichissent-elles encore en la matière?
Nous venons d'acheter deux projets en couleurs de Romanelli pour l'appartement d'été d'Anne d'Autriche au Louvre, qui nous est parvenu en assez bon état. Nous avons aussi acheté un dessin attribué à Le Brun. L'intérêt n'est pas pour le musée d'en posséder un de plus, puisqu'il a en a déjà 3000. Il s'agit sans doute là d'une maquette de Claude II Audran, un artiste méconnu dont le fonds d'atelier se trouve depuis le XVIIIe siècle à Stockholm. Mais il faudra beaucoup de travail afin d'en savoir, peut-être, un peu plus... 

Dernière question, Bénédicte Gady. L'aventure des plafonds peints s'arrête-t-elle en France vers 1700?
Absolument pas. Les créations du XVIIIe siècle pourraient d'ailleurs faire l'objet d'une autre exposition. Je vous rappelle en plus que de nombreux artistes du XIXe siècle, voire des débuts du XXe siècle, ont aussi exécuté des plafonds! Il suffit de penser au restaurant du Musée d'Orsay ou au buffet de la Gare de Lyon.

Pratique

"Peupler les cieux", Musée du Louvre, 2e étage, jusqu'au 19 mai. Important catalogue, publié aux Editions du Passage. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Photo (RMN): Un projet jadis attribué jadis à Romanelli et aujourd'hui à Dorigny. Destination inconnue.

Prochaine chronique le lundi 7 avril. Le Kunstmuseum de Berne montre une infime partie du fonds de peintures suisses accumulé depuis cinquante ans par un richissime amateur de Wintethour. Ce monsieur possède 8000 oeuvres.

P.S. Profitons de l'occasion pour dire que la dernière partie de l'entretien fleuve de Didier Rykner avec le directeur du Louvre Jean-Luc Martinez a enfin paru, il y a quelques heures, sur le site de "La Tribune de l'art". Elle concerne avant tout Lens et Abu Dhabi.

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