Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DESSIN/Le Kunsthaus de Zurich montre ses bonnes feuilles

Le cabinet des arts graphiques du Kunsthaus de Zurich a cent ans. En fait, comme souvent avec cette institution semi-publique, les choses se révèlent plus complexes que cela. Présentée au public en 2010, la collection des aquarelles de Salomon Gessner appartient à la Ville depuis le début du XIXe siècle. Le Künstlergesellschaft possédait de bonnes feuilles, entrées parfois de manière mystérieuse et à une date inconnue, dans ses portefeuilles. Un inventaire de 1869 contenait ainsi plusieurs œuvres se retrouvant dans l'actuelle exposition consacrée par le musée à ses «Meisterzeichnungen». Un événement rare. La dernière présentation d'ensemble remontait à 1984, date orwellienne s'il en est. 

Il ne faut pas chercher cette manifestation touffue dans la grande salle d'exposition. Celle-ci s'apprête à accueillir une grosse nouba sur le japonisme à la fin du XIXe siècle, avec assez de Van Gogh et de Monet pour attirer le chaland (1). L'accrochage se voit donc réparti dans quatre lieux du musée. Le coup d'éclat perd de sa force. L'amateur distrait risque de manquer un épisode. Il va subir l'effet de dilution. Les pièces présentées sont noyées par la masse des tableaux présentés non loin d'elles. Le catalogue ne reproduit de plus pas tous les dessins, même en vignettes. C'est dommage. Le centenaire, qui est en fait celui du catalogage initié en 1915, semble du coup mettre moins de bougies sur le gâteau d'anniversaire.

Un choix sur 37.000 feuilles 

Combien le Kunsthaus possède-t-il de dessins? Sur les quelques 90.000 feuilles conservées par le cabinet des arts graphiques, qui les mélange selon la tradition germanique aux gravures, il y en a environ 37.000. Dans cette masse se trouve des fonds. Le musée possède 650 Füssli, 523 documents Dada et 1580 Hodler. Quoiqu'en dise le livre d'accompagnement de «Meisterzeichnungen», il s'agit d'une collection secondaire. Contrairement au Kunstmuseum de Bâle, son éternel concurrent, le Kunsthaus ne possède pas de salles permanentes pour les œuvres sur papier. Il ne me semble pas en avoir vu pour le projet d'extension, en rade en raison d'un ultime recours en justice. Le Kunsthaus reste peinture, sculpture et maintenant installation ou vidéo. Une chose le prouve. Quand le Fotomuseum est apparu à Winterthour, la Fotostiftung, axée autour de la photo suisse, est partie dare-dare dans un environnement lui convenant mieux. 

La collection de dessins du géant zurichois apparaît du coup peu équilibrée. La partie ancienne demeure faible, en dépit de quelques pièces extraordinaires de Raphaël, Dürer, Castiglione, Géricault (tout un album!), Taddeo Zuccaro, Turner, Perino del Vaga, Cézanne et bien sûr Füssli. Quand elle a été nommée en 1975 à la tête du Cabinet, Ursula Perrucchi-Perri a décrété que tout l'argent dont elle disposait irait à la création contemporaine. Une politique rectifiée en 2002 par l'actuel directeur Christoph Becker. Ce dernier a intelligemment coupé la poire en deux. Un duo de conservateurs. Celui pour le moderne et contemporain se nomme Mirjam Varadinis. L'homme en charge des dessins anciens (des origines à 1914) s'appelle Bernhard von Waldkirch.

La concurrence du "Poly" 

Ce rééquilibrage n'a pas encore porté ses fruits. Les dessins anciens vus sur les murs du rez-de-chaussée ont tous été acquis avant 1945. La chose prouve que, s'il n'y a pas eu d'achats, il ne s'est pas non plus trouvé de donateurs. Ce n'est pas faute de collectionneurs du genre en Suisse allemande. La raison se trouve à cinq cent mètres du Kunsthaus. C'est là que s'élève l'ETH, ou Polytechnique, qui possède un magnifique cabinet concurrent. L'ETH qui organise régulièrement (dans un espace sinistre et introuvable, hélas...) d'importantes expositions faisant alterner l'ancien et le moderne. Difficile pour le Kunsthaus de régater! 

La collection des XXe et XXIe siècle a en revanche bénéficié de l'action volontariste d'Ursula Perruchi-Perri. Nous nous situons cependant souvent là aux limites du dessin. Il s'agit de pièces volontiers monumentales, en rivalité avec la peinture. Certaines sont violemment colorées. Le seul rappel est alors le support papier. Miriam Cahn (2), Enzo Cucchi, Bruce Nauman, Sol LeWitt sont ici fortement présents. Il faut aussi signaler une énorme installation de Marc Bauer. Né à Genève en 1975, mais vivant à Berlin, l'homme est plus connu sur les bords de la Limmat (ou de la Spree) que de ceux du Léman.

L'effort de Bâle et de Winterthour 

Intéressante, offrant parfois des créations magnifiques, la manifestation donne pourtant une certaine impression de désordre. Le visiteur un peu pointu se dit du coup que le grand cabinet suisse reste Bâle (Renaissance, art moderne et contemporain). Il pense aussi que l'ensemble le mieux construit en matière de dessin actuel se trouve à Winterthour, grâce à la politique claire et au renom international de Dieter Schwarz, directeur du Kunstmuseum depuis 1990. Le tout sans compter l'ETH, bien sûr. Mais je ne vais pas ici retourner le couteau dans la plaie. 

(1) «Van Gogh, Gauguin, Monet, Inspiration japonaise» se déroulera du 20 février au 10 mai.

(2) Miriam Cahn fait l'objet d'une importante exposition jusqu'au 24 avril au Kunsthaus d'Aarau, l'un des meilleurs musées de Suisse.

Pratique 

«Meisterzeichnungen», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 19 avril. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h. Gros catalogue coédité avec Scheidegger & Spiess. Photo (Kunsthaus): Une aquarelle de Cézanne. Il y y en a deux aux murs du musée, qui a dû opérer des choix.

Prochaine chronique le vendredi 13 février. Dessin toujours. L'Hermitage présente à Lausanne une partie de la collection du Genevois Jean Bonna. Rencontre avec ce dernier chez lui.

 

 

 

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