Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DESSIN/Lausanne croise ses regards sur Giuseppe Penone

Le revoilà! A vrai dire, on n'a l'impression de ne jamais quitter Giuseppe Penone. L'an dernier, l'Italien était au Fort du Belvédère, à Florence. En 2013, il occupait le parc de Versailles, où il donnait la meilleure des prestations contemporaines voulues par l'établissement (1). Quelques mois plus tôt, il occupait d'autre jardins historiques à Chaumont-sur-Loire. Rien ne paraît pouvoir arrêter la production des usines Penone & Co. 

C'est un travail plus intime, accompli sans l'aide de toute une équipe de bronziers et de marbriers, que propose aujourd'hui le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. L'exposition voulue par Bernard Fibicher, qui se dit «superfan» du Turinois, tourne en effet autour du dessin. Celui de l'artiste, bien sûr, qui montre des pièces exécutées entre la fin des années 1960 et 2014. Mais aussi celui des autres. Comme bien des créateurs avant lui, Penone rassemble le travail de ses prédécesseurs, avec une préférence pour les classiques modernes, de Bonnard à Giacometti en passant par Giacomo Balla. Des références n'ayant rien pour lui d'obsessionnel. On sait que des peintres comme Sir Thomas Lawrence (1769-1830) ou Léon Bonnat (1833-1922) ont mis davantage d'énergie dans leur collection que dans leur œuvre propre.

La primauté du dessin

Les «Regards croisés» lausannois ne possèdent donc rien du strabisme divergent. Regroupées par affinités, les pièces de l'Italien, parfois d'assez grande taille, se retrouvent juste éclairées par une citation tirée de Modigliani ou de Malévich. La sculpture a bien sûr aussi son rôle à jouer, mais celui-ci se révèle secondaire. Nous sommes vraiment ici, pour parler comme à la Renaissance, dans la «primauté du dessin». Ce dernier constitue tour à tour un exercice, un projet, des variantes et l’œuvre finale. Une salle peut ainsi abriter une série de plaques d'onyx, rehaussées par Penone à l'encre typographique. Cette suite, «Propagazione», se suffit à elle-même.

L'amateur a tendance à prendre l'artiste, né en 1947, comme un tout. Il a en fait considérablement évolué avec les décennies. La chose se sent au Musée cantonal des beaux-arts, même si le déroulé ne se veut pas chronologique. Penone débute à la fin des années 60, parmi un groupe de platiciens utilisant des matières simples: jute, pierres, feuillages, déchets textiles, bois brut ou tubes de néon. Une nébuleuse dont le critique Germano Celant fera, dès 1969, l'«arte povera». Cette contestation apparaît violente dans un pays, l'Italie, où l'art a toujours dû paraître le plus riche possible.

Un art embourgeoisé 

Au fil du temps, Penone a évolué vers une création plus sophistiquée en utilisant des supports traditionnels comme le marbre, le bronze ou la feuille d'or. Tandis que les «igloos» de son ex-condisciple Mario Merz restaient voués aux espaces d'art contemporain, le Turinois a du coup séduit un public embourgeoisé. Ses magnifiques dessins conféraient une touche actuelle aux intérieurs classiques. On peut comprendre qu'il se soit ainsi retrouvé en Suisse avec comme galeriste Alice Pauli. La Lausannoise le présente depuis 2000. On ne peut pas dire qu'elle défende les avant-garde. Elle le montre du reste jusqu'au 31 octobre en compagnie de Mark Tobey et de Julius Bissier, morts depuis longtemps. 

Bien conçue, avec une immense salle remplie par un seul arbre de métal, tronçonné en huit morceaux (vu en plein air à Versailles il y a deux ans), cette rétrospective a le bon format. Un des grands problèmes du Musée cantonal, qui rêve depuis des décennies d'aller se faire voir ailleurs, est en effet non seulement la taille des espaces, mais leur agencement fixe. L'étage possède ainsi une aile de retour allongeant démesurément le parcours, au risque de donner des impressions de redites. Tel n'est ici pas le cas. Une porte vient fermer ce qui serait de trop.

Beaucoup de murs blancs

J'aurais davantage de réserves pour les murs. Repeints en blanc, après la sombre aventure de Kader Attia cet été, ils prennent une énorme importance, vu la taille "normale" de la plupart des œuvres. D'où un côté Laiteries Réunies. Le visiteur finit par ne plus voir que ces cimaises, surtout dans la salle centrale, vouée à la sculpture, où ont intelligemment été réunies plusieurs versions des «Struttura del tempo» de 1992-1993. Mais, comme on le dit à la fin d'un film de Billy Wilder (2), «nul n'est parfait.» 

(1) Ses arbres n'ayant pas été vandalisés, on n'en a donc moins parlé que du pseudo «Vagin de la reine» d'Anish Kapoor.
(2) C'est la dernière réplique de «Certains l'aiment chaud» (1959).

Pratique

«Giuseppe Penone, Regards croisés», Musée cantonal des beaux-arts, Palais de Rumine, 6, place dela Riponne, Lausanne, jusqu'au 3 janvier. Tél 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h, samedi et dimanche de 11h à 17h. Joli catalogue édité par 5 Continents. Photo (Keystone): Penone devant le "Spazio di Luce" de 2008 déjà vu à Versailles.

Prochaine chronique le mardi 29 septembre. Le Musée d'art et d'histoire de Genève montre Jean-Pierre Saint-Ours. Un artiste qu'il nous promettait depuis trente ans!

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