Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DESSIN/L'Italie baroque règne au musée de Rennes

C'était au printemps 2011. Le Musée des beaux-arts de Caen présentait un panorama de dessins italiens du XVIe siècle appartenant à des collections privées françaises sous le titre de «L’œil et la passion». La chose méritait une suite. Elle se voyait prévue au même endroit, montée par la même équipe. Le sort, ou plutôt le nouveau maire de la ville, en a décidé autrement. L'exposition se retrouvait annulée comme trop peu commerciale. Elle aurait donc dû tomber à l'eau, faute d'intérêt. 

C'était compter sans le dynamisme du Musée des beaux-arts de Rennes, gonflé à bloc depuis l'arrivée d'Anne Dary et de Guillaume Kazerouni, la première dirigeant l'institution et s'occupant de création contemporaine, tandis que le second gère les collections classiques. Ils ont repêché le projet, qui possédait en plus le mérite de coïncider avec un «Disegno 2», prévu pour faire le point sur le spectaculaire ensemble de feuilles italiennes anciennes (Michel-Ange, Donatello, Corrège...) détenues par Rennes. Je reviendrai le 12 août sur cette seconde manifestation, à la fois parallèle et complètement différente dans son esprit.

Un trio de commissaires 

Les travaux étaient déjà bien avancés. Ils associaient trois chercheurs. Catherine Monbeig Goguel, qui est par ailleurs une dame charmante, a derrière elle une longue carrière au Louvre. Patrick Ramade était, jusqu'à sa récente retraite, directeur du Musée des beaux-arts de Caen. On a enfin connu Nicolas Schwed chez Christie's, ce qui lui vaut l'indispensable carnet d'adresses. Il est aujourd'hui marchand en chambre (c'est comme ça qu'on dit quand les gens n'ont pas pignon sur rue) à Paris. La chose avait d'ailleurs fait tousser les puristes, pour ne pas dire les intégristes, en 2011. On sait que les musées français entretiennent des rapports pathologiques avec ce qu'ils appellent, en baissant chastement les yeux, «le commerce». 

«Notre choix part de 1600», explique Nicolas Schwed, «pour se clore vers 1750. Il se limite à 79 pièces, souvent inédites ou en tout cas jamais présentées au public.» Il a fallu trier. Sélectionner. Et encore une fois réduire. «Nous voulions représenter les diverses écoles, de Rome à Florence en passant par Venise et Gênes, avec des exemples importants. Leur présentation aux murs refléterait à la fois l'ordre chronologique, les critères stylistiques et le statut dans l'élaboration des œuvres.» Beaucoup préparent en effet des fresques ou de grands tableaux à des stades différents. La magnifique feuille pour «Saint Guillaume d'Aquitaine prenant l'habit monastique» du Guerchin est une version non retenue pour la composition finale, tandis que le plafond du Louvre par Romanelli constitue un «modello» définitif et que les croquis de Loth (qui compte pour un seul sur 79 numéros) pour «Dieu le père apparaissant à la sainte famille» relèvent des premières pensées sur papier.

Tous les goûts reflétés 

Le trio de commissaires disposait d'un vaste choix. Les privés français conservent de nombreux dessins transalpins des XVIIe et XVIIIe siècles. «Je prendrai comme comparaison un gruyère», explique Nicolas Schwed. «Pour le XVIe siècle à Caen, nous avions une infinité de trous et très peu de fromage. Ici, je ne note presque pas de manques. La pâte devient presque lisse.» Il y a près de 40 prêteurs. «Certains ont fourni plusieurs feuilles, la plupart une seule.» Cette multiplicité permet aussi de varier les approches. «Je me suis rendu compte en mettant les œuvres aux murs», avoue Guillaume Kazerouni, «que mes trois favorites appartenaient à la même personne, dont je dois en fait partager le goût.» 

Il n'empêche que la plupart des pièces aujourd'hui présentées à Rennes sont magnifiques. Qu'elles proviennent d'ensembles anciens ou qu'elles aient récemment été acquises en galerie ou aux enchères, elles prouvent l'adhésion des Français au «seicento» et au «settecento». Une préférence souvent jugée anglo-saxonne. Les Carrache, Volterrano, Mola (un Tessinois), Le Bernin ou Tiepolo se voient très bien représentés. «La bonne surprise est de pouvoir présenter deux grands cartons, à l'échelle 1/1, de Franceschini ou de Ciro Ferri, pour des figures de décors muraux», explique Guillaume Kazerouni, qui s'est arrangé pour qu'un encadreur prête des cadres d'époque. «Beaucoup de collectionneurs conservent les biens sous forme de feuilles, dans une boîte ou un cartable.»

Pas de suite prévue 

«L’œil et la passion 2» connaîtra-t-il une prolongation? «Je ne le pense pas», conclut Nicolas Schwed. «Nous arriverions alors à la période néo-classique, qui n'est pas un goût français pour ce qui touche à l'Italie. Cela resterait en plus assez limité. Après 1850, nous passons en effet à un autre monde pictural.»

Pratique

«L'oeil et la passion 2», Musée des beaux-arts de Rennes, 20, quai Emile-Zola, Rennes, jusqu'au 13 septembre. Tél. 00332 23 62 17 45, site www.mbar.org Ouvert le mardi de 10h à 18h, du mercredi au dimanche de 10h à 12h et de 14h à 18h. Le musée montre parallèlement «Disegno 2». Photo (Musée des beaux-arts de Rennes): Cet ange d'Aureliano Milani se retrouve, tel quel, dans le coin gauche supérieur de "Saint Jérôme et le bienheureux Napoleone Ghisilieri", accroché dans une église de Bologne. .

Prochaine chronique le samedi 1er août. La "nouvelle objectivité" allemande des années 1920 brille au Museo Correr de Venise. (Gloops! Ce texte a déjà paru par erreur le vendredi 31 juillet!)

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