Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DESSIN / Genève montre les satires de Töpffer père

Mieux vaut en rire qu'en pleurer. Cette petite phrase pourrait servir de devise aux caricaturistes, que la bonne humeur a longtemps transformé en parias artistiques. A tort! Pour se reposer des pompes de l'Eglise et de l'Etat, Le Bernin, Tiepolo ou Le Guerchin ont donné des dessins vengeurs, qui font encore nos délices. Et il faut bien sûr citer Daumier, à qui la censure royale a finalement profité. Si ses attaques politiques des débuts nous sont devenues incompréhensibles, il n'en va pas de même pour les critiques des mœurs. Un avocat aura toujours l'air sorti d'un de ses recueils. 

"Satires!", l'actuelle exposition du Cabinet des arts graphiques, se concentre sur une période courte et sur une aire géographique restreinte. L'accrochage réunit les caricaturistes anglais et genevois ayant produit entre 1750 et 1820. Ils vont d'un côté de Hogarth à Gillray. De l'autre d'Huber l'Ancien à Töpffer Père. Leur rencontre n'a rien de fortuit. La République de Genève se voulait anglophile. Une feuille de papier circule toujours facilement. Dès les années 1790 au moins, les artistes d'ici savaient ce qui se faisait à Londres. 

C'est Caroline Guignard qui signe l'exposition, visible jusqu'à la fin août. Une présentation apparemment modeste, qui en vaut bien d'autres, plus prétentieuses. Ecoutons-là!

Quelle est, Caroline Guignard, l'origine de cette manifestation du Cabinet des arts graphiques?
Une double acquisition déjà ancienne, puisqu'elle remonte à 2005 et 2009. Nous avons alors pu acheter deux grands dessins aquarellés de Wolfgang-Adam Töpffer, présentés au Salon de Genève en 1798, année de l'annexion française. Ils complétaient une série de quatre. Nous possédions depuis 1922 les deux autres, ayant curieusement appartenu au très réactionnaire prince de Metternich. Il fallait montrer l'ensemble, qui situe un moment de l'art genevois. Le contexte s'imposait. Nous avons dans nos collections une jolie série de planches de l'Anglais Hogarth. 

Né en 1766, Töpffer connaissait-il ces modèles anglais?
Absolument. Il signe une fois une aquarelle du nom de Bumbury. Il copie un dessin de Gillray. Nous savons par ailleurs que Charles Bonnet avait légué, en 1793, son recueil de Hogarth à la Société des Arts, où il était consultable. 

Les aquarelles de Töpffer que vous montrez, datant surtout de la Restauration genevoise de 1814, n'ont en revanche jamais été éditées sous forme de gravures.
Non, et c'est ce qui me semble intéressant. Avant Töpffer, Jean Huber avait pu diffuser ses caricatures de Voltaire. Tout le monde était gagnant. Elles servaient la publicité d'un philosophe aisément reconnaissable. Les satires politiques de Töpffer restaient impubliables à Genève, où ne régnait pas la liberté d'esprit de l'Angleterre sous George III. Il a fallu attendre 1917 pour en avoir connaissance. C'est l'année où Daniel Baud-Bovy les a publiées sous forme de livre, trois ans après le legs au musée d'Etienne Duval, lui-même peintre, qui était un petit-fils de Töpffer. 

Qui les voyait alors, vers 1815?
Sa famille. Ses proches. Des amis libéraux. Le Genevois s'attaquait aux conservateurs, qui avaient imposé une constitution réactionnaire, rédigée dans la hâte. Il avait aussi comme têtes de Turcs les gens d'Eglise. Une Eglise alors marquée par la peur du catholicisme et la dissidence intégriste du Réveil. Cela dit, il existe une exception. En 1817, Töpffer a imprimé, sans grand succès, une série d'estampes aux sujets plus inoffensifs: le savetier, le marché... Quoique... Dans "Dizette" (sic) de 1817", il montre bien ceux qui avaient encore les moyens de s'empiffrer. 

Vous le montrez donc en compagnie d'autres auteurs.
Il fallait le remettre en contexte. La chose nous a permis de classer un certain nombre de gravures. D'en faire restaurer. Nous avons même réussi à nous en offrir quelques-unes, comme la série des "Cris de Londres" de Rowlandson, une figure britannique essentielle restant très mal représentée chez nous. Tout ce qui est exposé ne nous appartient pas. Il y a des emprunts au Centre d'iconographie genevoise, à la Bibliothèque de Genève et à des collectionneurs privés. 

Pourquoi vous arrêter vers 1820?
Pour conserver l'esprit du XVIIIe siècle. C'est le temps de l'eau-forte, souvent coloriée à la main. Dès qu'arrive, puis se généralise la lithographie, le ton change. Le support aussi. Le dessin de presse va bientôt régner. Nous entrons dans une autre histoire.

Pratique

"Satires!", Cabinet des arts graphiques, 5, promenade du Pin, Genève, jusqu'au 31 août. Tél.022 418 27 70, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Pas de catalogue. Entrée libre. Photo (MAH): "Foi catholique et bienheureuse Réformation", vers 1817. A l'origine, le prêtre tenait un crucifix. L'artiste s'est ensuite auto-censuré.

 

Le livre de Baud-Bovy est réédité pour une double occasion

S'il n'existe pas de catalogue pour "Satires!", il y a mieux que cela. Olivier Fatio a eu la bonne idée de vouloir rééditer l'ouvrage de Baud-Bovy, sorti en 1917, et devenu bien évidemment introuvable. Il ne s'agissait pas de le reprendre tel quel. Les planches sont aujourd'hui en couleurs. Le texte original s'est vu un peu repris, ce qui ne l'empêche pas d'apparaître un brin daté. 

Il fallait des compléments, ne serait-ce qu'en raison d'un éloignement toujours plus grand dans le temps. Olivier Fatio lui-même, aidé de Caroline Guignard, a relu les notices. Spécialiste de Töpffer, sur lequel il a donné une grande monographie en 1996 et un catalogue raisonné des peintures en 2011, Lucien Boissonnas a donné en prime une étude. Celle-ci se révèle savante et brouillonne, à l'image de ses écrits antérieurs. 

Déjà en vente, cet album oblong accompagne en fait deux expositions différentes. A l'actuel "Satires!" succédera en effet "1814. Premières genevoiseries" au Musée international de la Réforme du 1er octobre au 1er février 2015.

Pratique 

"Les caricatures d'Adam Töpffer et la Restauration genevoise", de Daniel Baud-Bovy, à La Bibliothèque des Arts, 184 pages.

Prochaine chronique le vendredi 4 juillet. Renoir se retrouve à la Fondation Gianadda de Martigny. Il n'y a pas là que des merveilles...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."