Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DESSIN/Antoine Bernhart introduit le sexe au Mamco

Il avait déjà hanté le Mamco avec ses scènes de viol, de sodomie, de bestialité ou de sadisme. Il y revient jusqu'au 10 mai. Antoine Bernhart n'a pas bonne réputation, ce qui semble finalement rassurant. Les plus horribles meurtres sont généralement accomplis par de braves filles et de gentils garçons. Le Strasbourgeois n'en possède pas moins une tête étonnante, avec ses favoris coupés en biais et ses dents en avant, dont l'une a l'audace de manquer avec évidence.  

Comment avez-vous commencé à dessiner?
Tôt. Quand j'étais gamin, j'avais un fusil avec des fléchettes à ventouse. Je m'en suis envoyé une dans la gorge. J'ai failli étouffer. Mon père a cassé le fusil en deux et, le lendemain, j'ai trouvé à sa place des crayons de couleurs. Sur le moment, j'ai pensé avoir perdu à l'échange. Puis je me suis mis à gribouiller. J'ai inscrit mon monde sur du papier. 

Et après?
Ensuite, j'ai rencontré Christian Bernard à l'école de Strasbourg. Il écrivait des poèmes. Je faisais des dessins. En 1968, alors que nous avions 18 ans, un libraire nous a proposé de concevoir un livre. L'ouvrage nous a mis en contact avec le groupe Phares, à Paris. J'ai été en contact avec ses membres pendant trois ans. Mes dessins devenaient de plus en plus érotiques. Phares a préféré me mettre à l'écart, mais sans excommunication comme la pratiquaient les surréalistes. 

A quoi ressemblaient alors vos œuvres?
Elles avaient quelque chose de psychédélique, sans se situer pour autant dans le courant qui traversait alors San Francisco. Disons que j'avais tendance à remplir au maximum chaque feuille de papier. J'ai mis un certain temps à adopter les têtes surdimensionnées. Elles me semblaient réservées à la caricature. J'utilisais l'encre, qui exige une extrême concentration. Chaque trait, indélébile, peut gâcher tout le résultat. Ce n'est que récemment que j'ai adopté la pierre noire sur papier blanc. 

Faites-vous d'autres choses que du dessin?
Non. La peinture m'attire parfois, mais je ne sens pas les matières épaisses. Cela dit, il y a trois dessinateurs en moi. Je commence par pratiquer le dessin automatique, afin de me décontracter. J'ai toujours un carnet avec moi. Il faut saisir l'idée au vol. Si elle me plaît, je la fais réaliser. Je connais un spécialiste du «bondage». Je lui montre des croquis. Il réalise la scène avec des adeptes du ligotage. J'interviens parfois dans la scène photographiée. J'y suis volontiers le personnage cornu s'apprêtant à lécher des culs. Je m'inspire du résultat pour mon dessin définitif. 

Et la troisième voie graphique?
Elle était liée à mes rêves d'enfant. Donner des affiches rock, des flyers ou des modèles de tatouages. 

Exercez-vous un métier pour vivre?
Je l'ai fait, mais c'est fini. La retraite! J'étais professeur d'art graphique dans le collèges. Un travail alimentaire, mais amusant. On m'appelait «le professeur voyou» à Strasbourg. J'ai d'ailleurs gardé d'anciens élèves comme amis. 

Jugez-vous vos dessins érotiques, ou pornographiques?
Peu importe le mot, mais il faut ajouter au sexe pas mal de violence. La chose me semble normale. Le dessins permet une liberté totale. Cela dit, beaucoup de gens trouvent mes dessins finalement peu sensuels. Pour eux, l'érotisme, c'est ce qui excite au niveau le plus simple et le plus banal. Le porno basique, menant à l'acte sexuel. 

Christian Bernard propose votre petite exposition, cachée derrière un rideau, en lien avec l'exposition Sade de la Fondation Bodmer de Cologny. Sade est-il un auteur important pour vous?
Essentiel. Comme le dit sa spécialiste Annie Lebrun, il existe un avant et un après Sade. C'est l'un des très rares écrivains qui modifient en profondeur ses lecteurs. 

Vous venez au Mamco pour la seconde fois. Y a-t-il beaucoup de musées pour vous montrer?
Non. C'est plus facile en galeries, même si je travaille avec peu d'entre elles. Quand je montre mon travail à un conservateur d'institution publique, il le trouve généralement super. Seulement voilà! Son contenu peut choquer. Une directrice m'a même dit qu'elle n'avait pas envie de finir en prison à cause de moi. Elle pensait aussi aux élus dont elle dépend. J'ai même conu des problèmes au Musée de l'érotisme, à Paris. Son patron m'a dit qu'il n'avait jamais reçu autant de plaintes.

Y a-t-il tout de même des acheteurs?
Oui. Des Belges, surtout. J'ai aussi es commandes. Parfois. Un neurologue de Hambourg aimerait des œuvres à caractère zoophile. 

Et à part cela, vivez-vous «normalement»?
Mais oui! Enfin presque. Je gère très bien. Père tardif, j'ai des enfants adolescents. Mon travail constitue un formidable exutoire. 

Ce texte accompagne celui sur le Mamco, situé immédiatement au dessus sur le blog.

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