Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DESIGN/Paris montre 1200 objets de Piero Fornasetti

C'est l'éternel retour, mais cette fois sur un grand pied. La France avait découvert un peu distraitement Piero Fornasetti dans les années 1950. Elle l'avait ensuite négligé au profit de designers du genre biscuit sec. Le Milanais lui semblait trop baroque. Trop décalé. Trop ironique. En un mot, trop. Mort en 1988, l'Italien est revenu par la bande. Ses créations foisonnantes sont devenues «vintage», puis «culte». Mais sans plus. L'énorme rétrospective que lui consacre aujourd'hui le Musée des arts décoratifs de Paris arrive ainsi bien tard. Plus attentif, le Victoria & Albert de Londres avait déjà monté la sienne en 1991. 

Logiquement, les quelques 1200 pièces aujourd'hui proposées au Louvre (dont les Arts décoratifs occupent une aile) vient de Milan. Elle y avait été présentée au Triennale Design Museum, qui rappelle l'importance qu'ont possédé, dans le domaine des arts appliqués, les Triennales de Milan. Fornasetti y a participé dès 1933. Il avait alors 20 ans, et venait de se voir renvoyé pour indiscipline de l'Accademia Brera. Ses foulards imprimés lui servirent longtemps de bannière. Ils devaient enthousiasmer Gio Ponti, le futur architecte des gratte-ciel transalpins. Ponti dessinait alors des céramiques pour la fabrique Ginori à Doccia.

Eléments typographiques et gravures anciennes

Continuons l'histoire. En 1942, Fornasetti fait partie de l'équipe décorant le Palazzo del Bo pour l'Université de Padoue. Le chef-d’œuvre architectural d'un fascisme au bord de l'écroulement. Piero passera ainsi les années 1943-1946 en Suisse, avant de devenir le créateur d'environ 11.000 objets en tous genres, mais pas en tous styles. Le sien se reconnaît d'un coup d’œil. La forme de base reste simple. Epurée. Tout se situe dans le décor, largement composé d'emprunts. L'homme fait son miel de l'ensemble de ses curiosités. Eléments typographiques et gravures anciennes se retrouvent ainsi imprimés aussi bien sur des assiettes que sur des commodes. Tout peut ainsi devenir du Fornasetti, qui s'empare du Casino de San Remo entier en 1950. 

L'actuelle exposition se veut le reflet fidèle de ce débordement d'énergie et d'idées. Elle est conjointement conçue par Barnaba Fornasetti, son fils unique, et par Olivier Gabet, à la tête depuis 2013 des Arts décoratifs. Barnaba s'est imposé comme l’héritier, à tous les sens du terme. Il réinterprète, avec une note actuelle, les créations de son père avant de rééditer. Gabet canalise les débordements. Mais un peu, seulement. A 38 ans, le directeur garde encore toutes les audaces. Il faut ainsi voir l'immense salle où, placés chacun sur un piédestal, plus de cent plateaux imprimés montrent les variations de l'ami Piero sur un thème unique. Ce sont là des objets conçus comme éphémères. Combien d'entre eux, une fois défraîchis ont-ils fini à la poubelle?

Un public enthousiaste 

Fornasetti, comme je le disais, demeure peu connu en France. La publicité faite autour de l'événement reste modeste. Il faut dire que le design bénéficie de ses propres médias. Il n'empêche que l'exposition marche bien, et surtout que le public adore ça. Il suffit de parcourir le livre d'or. J'ai rarement vu une telle pluie de compliments. «L'une des plus belles expositions qu'il m'ait été donné de voir», écrit ainsi l'un des visiteurs. Mazette! 

Après des décennies de design desséché, à la japonaise, ou alors de formes outrancières, à l'américaine, le classicisme fait en réalité du bien. Les citations de Fornasetti, qui vont de l'antique à l'illustration de journal 1900, amènent une sorte de mesure. Elles correspondent en plus à l'image reçue de l'Italie, qui a connu plusieurs «retours à l'ordre» au XXe siècle. Le Milanais se range aux côtés d'un architecte comme Tommaso Buzzi, récemment exposé à Venise, ou finalement d'un peintre du genre de Giorgio de Chirico. Jusque dans les années 1980, il poursuit une tradition, même si celle-ci se voit largement revisitée.

Trois expositions simultanées 

La présence de Fornaseti à Paris (présenté par la presse comme un précurseur de Philippe Stack!) n'a pas à se justifier cette année. Je noterai pourtant qu'elle coïncide avec l'exposition d'Orsay intitulée «Dolce Vita?». Cette dernière propose le design italien des années 1900 à 1940. Le Jeu de Paume expose en prime le grand sculpteur Aldolfo Wildt, mort en 1931. Un inconnu, ou presque, à Paris. La Ville Lumière accepterait-elle enfin l'idée qu'elle n'a pas tout créé et tout inventé au XXe siècle?

Pratique 

«Piero Fornasetti, La folie pratique», Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 14 juin. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.lesartsdecoratifs.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Beau catalogue. Photo (Musée des arts décoratifs): L'un des innombrables plateaux imaginés par Piero Fornasetti.

Prochaine chronique le mercredi 22 avril. Comment fonctionne le Fonds cantonal d'art contemporain genevois, qui est partie prenante à l'exposition du Musée Rath "Biens publics"? Les réponses de sa directrice Diane Daval.

 

 

 

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