Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

Des services de renseignements hors contrôle

L’affaire des écoutes de l’agence militaire américaine National Security Agency ou NSA révèle l’emploi d’instruments illicites à une très large échelle, couvrant toutes les communications satellites (email, téléphone, réseaux sociaux), servant à l’intelligence économique, militaire ou politique sous des prétextes sécuritaires, à l’instar du géant des télécommunications chinois Huawei qui fait l’objet d’infiltration depuis 2007[1]. Toute l’affaire a pris une tournure nouvelle avec les révélations faites au début du mois de mars à propos des mesures identiques, assorties d’intimidation et d’obstruction par la CIA contre le Congrès alors que ce dernier cherche les moyens d’instaurer de nouveaux cadres et garde-fous pour les opérations du renseignement.

Dénoncées par Dianne Feinstein, à la tête de la commission du Sénat sur le renseignement, ces intrusions au cœur du pouvoir en plus de montrer le double-standard appliqué en matière d’écoute, rappellent les tentatives avortées des premiers « donneurs d’alerte » ou Whistleblower ayant échoué dans leurs tentatives de mettre un terme à de telles pratiques.

En 1976, le journaliste Daniel Schorr donnait une copie du rapport d’enquête Otis G. Pike (House, Select Committe on Intelligence) portant, avec la Commission Church du Sénat, sur les agissements de tels services. Ce document, que de nombreuses personnes tentaient de soustraire au public, exposait de quelle manière la loi et l’ordre, selon l’expression de D.Shorr, avaient cédé la place à la « conspiration contre la loi et l’ordre ». Un « rideau de fer du secret » couvrait, selon certain, un système entier fait de mensonges, de corruptions et de crimes[2].

 Le rapport Pike exposait plus précisément  la nature d’une conspiration bien réelle, dont l’espionnage n’était qu’un des instruments, au service d’une « machinerie du secret » couvrant un réseau clandestin d’informateurs, d’agences non gouvernementales et autres organisations factices. Allégations étayées par des ex-agents de la CIA, décidés à témoigner: Victor Marchetti, John Marks ou Philip Agee pour ne citer que les plus connus[3]. Daniel Ellsberg avait quant à lui échappé de peu au jugement pour trahison (selon le loi sur l’espionnage de 1917) pour avoir divulgué  les documents du Pentagone (Pentagon Papers).

Leurs récits croisés révélaient des pratiques telles que la confection de faux documents, la propagation de rumeurs, l’agitation politique, des provocations en tout genre ainsi que des assassinats politiques. Ils confirmaient enfin l’absence totale de contrôle législatif sur de telles opérations placées sous l’autorité d’un Directoire des opérations supervisant des centaines d’opérations secrètes, financées par des caisses noires, dirigées par des cercles restreints protégés par les privilèges exécutifs de l’Etat.  

Le sénateur Otis Pike, décédé le 24 janvier 2014 dans l’indifférence, était, avec Shorr, les précurseurs des whistleblower: B. Manning, J. Assange et E. Snowden, menacés dans leurs libertés, condamnés à l’exil ou à la réclusion pour avoir osé dénoncer un système d’intelligence hors de tout contrôle législatif[4]. Pike avait lui-même fini par payer cher sa « bravade » essuyant une campagne de diffamation publique.

 Les accusations étaient et demeurent aujourd’hui d’une extrême gravité. L’existence d’une « machinerie sécuritaire » a fait l’objet d’études par des spécialistes, familiers de ces milieux[5]. Dans plusieurs interviews récentes, le défenseur des libertés civiles Michael Ratner, ancien avocat de P. Agee, rappelle les conditions de cette dérive sécuritaire jusqu’à nos jours,  alors que Burt Wides, ancien membre du comité Church (1976), demande la mise en place d’une nouvelle enquête indépendante des agences NSA/CIA[6].  

 Le climat de conspiration sert ce complexe en assurant l’impunité à ses membres et bénéficiaires, tout en discréditant les critiques et adversaires aussitôt frappés du sceau de la conspiration. Les fuites (Leaks) récentes confirment la persistance de telles violations des libertés individuelles, de la Constitution à l’intérieur du pays, de la Charte des droits de l’homme et du respect du principe de souveraineté à l’extérieur.

Les Etats-Unis ont développé une véritable stratégie consistant à accuser les autres de leurs forfaits. Les Chinois et les Russes régulièrement mis sur le banc des accusés des cyber-hackers auront tout loisir de souligner l’hypocrisie. Ce « rideau de fer du secret » est-il en train d’enserrer nos démocraties-libérales, en les privant de leurs libertés ?



[1] David E. Sanger et Nicole Perlroth, « N.S.A. Breached Chinese servers seen as Security Threat » in New York Times, 22 mars 2014.

[2] Expression de Wright Patman alors Chairman of the House Banking committee. Voir Daniel Schorr, Clearing the Air, Boston MA, Houghton Mifflin Company, 1977, p.26.

[3] Voir Philip Agee et Louis Wolf, Dirty Work, The CIA in Western Europe, New York, Dorset Press, 1978.

[4] Harry Truman, 33ème président des Etats-Unis, demande l’abolition de la CIA, le 22 décembre 1963, soit un mois à peine après l’assassinat de John F. Kennedy.

[5] Voir en outre Andrew Bacevich, The New American militarism (2005) et James Risen, Etat de Guerre, histoire secrète de la CIA (2004).

[6] Président émérite du Centre pour les droits constitutionnels (CCR) interviewé par Paul Jay sur The Real News, 12 mars 2014. Burt Wides, dans l’émission du 21 mars. 

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