Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Derrière Montreux, le grand jeu d’Obama

La paix en Syrie ? Le chemin de Damas sera long et jonché de cadavres. La conférence de Montreux (et de Genève) a failli capoter avant de commencer. Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, puissance invitante, avait cru pouvoir convier l’Iran à la table du Palace. Sous pression américaine, il a dû ravaler son carton. Le malheureux Ban avait pourtant de bonnes raisons de montrer un peu d’audace.

L’Iran n’est-il pas, dans les déchirements du Proche-Orient, un acteur central ? Les Etats-Unis n’ont-ils par orchestré eux-mêmes le rapprochement avec Téhéran sur le nucléaire ? Et le secrétaire d’Etat John Kerry n’a-t-il pas dit lui-même, début janvier, que les Iraniens avaient un rôle à jouer en marge de la conférence de Montreux ? Sans doute, mais le Coréen de l’ONU n’a pas d’atout dans le nouveau grand jeu multicartes de Barack Obama dans la région.

Un grand jeu ? On a beaucoup glosé sur le basculement supposé – le «pivot» – de la stratégie américaine du Proche-Orient vers l’Asie. La Chine, bien sûr, pèse de tout son poids, mais les Etats-Unis ne se détournent pas de l’aire arabo-musulmane : ils ont changé de méthode.

Jusqu’aux Bush, père et fils, l’Amérique avait au Proche-Orient des amis et des ennemis – les bad guys alignés dans un «Axe du mal», contre lesquels la force armée était requise. Mais les missiles et les troupes au sol, même face à une résistance faible, se sont révélés massivement contre-productifs. Mille milliards de dollars et 4000 GI’s tués en Irak : pour quoi ? Obama le pensait avant d’être élu, le pays, majoritairement, le sait désormais. Robert Gates, ancien chef (républicain) du Pentagone, dit qu’un président qui envisagerait à nouveau une intervention militaire dans la région devrait d’abord se faire soigner la tête.

Obama a donc retiré toutes les troupes d’Irak, sans insister pour y laisser une force résiduelle, et si en Afghanistan le président Karzai s’entête, il fera de même. En Libye, il n’a accepté d’aider les Français et les Britanniques qu’avec une très longue cuillère. Aux Irakiens, aux Afghans et aux Libyens de tenter de régler leurs problèmes et leurs divisions. On les aidera peut-être : de loin.

La carte américaine de la région n’est donc plus en noir et blanc, mais plutôt en nuances de gris. Il n’y a plus des amis qu’on protège et des méchants sur qui on tape, mais des partenaires potentiels qui ont tous du blanc et du noir. Ce pragmatisme a conduit Obama, dès 2009, à proposer, par internet, un dialogue aux Iraniens. La discussion, d’abord secrète, maintenant publique, est délicate (vous comprenez, M. Ban ?), mais bien engagée.

Les vieux amis, naturellement, sont furieux. Les Saoudiens accusent Obama de trahison, Netanyahou de lâcheté. L’Américain s’empresse de les rassurer, mais en même temps il désigne, chez eux, la part de noir qui crève les yeux : par exemple, l’occupation des terres palestiniennes, un chancre auquel il faut mettre fin par la négociation ; ou alors les tendresses des monarchies du Golfe pour les djihadistes : le Trésor américain vient d’ouvrir une action contre un richissime Qatari qui, d’une main, finance une ONG, reconnue par l’ONU, à Genève, et de l’autre remplit les coffres d’Al Qaïda.

Dans le nouveau réalisme américain, il y a bien sûr aussi du cynisme. La primauté démocratique, qu’Obama faisait encore valoir dans son fameux discours du Caire, a été remplacée par une acceptation des régimes tels qu’ils sont. La théocratie saoudienne est un partenaire, pourquoi pas celle de Téhéran ? Et en Egypte, les Etats-Unis ont soutenu ou toléré successivement Moubarak, Morsi, et maintenant le général el-Sisi. Dans le fond, Washington adopte en douce une doctrine traditionnelle de la Suisse : on reconnaît des Etats et on traite avec eux, quel que soit leur gouvernement. C’est aussi ce qui amène Bachar el-Assad, naguère voué aux poubelles de l’histoire, à la table de négociation.

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