Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DERNIERS JOURS / La Renaissance tardive à Nancy

Il s'agit d'une coïncidence, certes, mais elle possède quelque chose de troublant. Tandis que le Palazzo Strozzi de Florence accueille jusqu'au 18 août «Le printemps de la Renaissance», qui viendra ensuite au Louvre, Nancy vit les derniers jours des expositions sur «L'automne de la Renaissance». Ces dernières se sont situées dans un environnement envahissant. La Lorraine n'a pas proposé moins de cent manifestations axées autour de la fin du XVIe siècle. Il y a eu là de quoi dégoûter à tout jamais le public du temps d'Henri IV, d'Elizabeth 1ère et de l'empereur Rodolphe II de Habsbourg.

Tout tourne encore pour quelques jours autour de la présentation du Musée des beaux-arts, qui se situe «entre Arcimboldo et Caravage». L'ancrage reste cependant septentrional. Au fil des décennies, le maniérisme, né dans la Florence des années 1520, est remonté vers le Nord. Rosso, puis Le Primatice sont présents à Fontainebleau en 1535. Vers 1600, le principaux foyers de cet art de cour se situent à Prague, Nancy et Haarlem, cette dernière cité ayant la double particularité d'être bourgeoise et protestante. Il s'agit dans les trois cas de la version exacerbée du genre. Quatre générations ont multiplié les surenchères. Difficile d'aller plus loin que le Nancéien Jacques Bellange...

Maniérisme à la mode

Longtemps boudé comme excessif et décadent, le maniérisme est à la mode depuis plusieurs décennies. Les expositions actuelles n'offrent donc rien de pionnier. Elles acquièrent même un côté récapitulatif. Le public redécouvre les incohérences apparentes d'un temps qui regarde la nature dans ce qu'elle peut offrir de plus trivial, tout en se gavant de peintures allégoriques d'un extrême raffinement. Difficile de faire plus complexe que certains sujets mythologiques de Bartholomeus Spranger ou de Giorgio Vasari.

Art complexe d'un temps de conflits religieux, où la science se démêle encore mal de l'alchimie, le maniérisme de l'époque mélange joyeusement les arts et les savoirs. L'orfèvrerie, les mosaïques de pierres dures, les meubles précieux rencontrent dans les cabinets de curiosité les animaux empaillés. Le Musée des beaux-arts a ainsi emprunté un énorme crocodile taxidermisé à la mode d'alors. «Naturalia» et «mirabilia» font alors solidairement partie des collections. Les uns exaltent la connaissance, alors que les autres prouvent la richesse.

Quelques axes de réflexion

Il fallait un fil conducteur à «L'automne de la Renaissance». Il n'est ni géographique, ni chronologique, mais thématique. Les commissaires Flore Collette et Guillaume Kazerouni (qui a signé, il y a quelques mois, l'admirable «Les couleurs du ciel» au Musée Carnavalet de Paris) ont ainsi choisi quelques axes de réflexion. Il y a le retour à Dürer, devenu une valeur de référence archaïsante. Le portrait d'apparat, qui illustre la montée de l'absolutisme. Le nu, montrant le retour en grâce du corps. L'image de l'artiste, enfin, distingué des simples exécutants.

La grande habileté est d'avoir coupé l'exposition en quatre. Le public se voit ainsi obligé de traverser tout le musée, aux remarquables collections, alors qu'il se serait contenté autrement des salles temporaires. Ces quatre cellules abritent des œuvres de qualités diverses, certes, mais dont toutes ont leur importance. Il faut noter qu'outre le Louvre et le Musée national de la Renaissance d'Ecouen, dont la générosité s'est révélée extrême, tous les grands musées ont collaboré. Il y a des pièces tant venues du Prado que de Vienne ou de Munich. De petites institutions ont également répondu présent. L'un des plus beaux bronzes arrive ainsi d'Evreux.

Un important catalogue accompagne la manifestation. L'observateur y découvre avec une certaine surprise qu Claire Stoullig, directrice récemment retraitée de Nancy (elle y est remplacée par Charles Villeneuve de Janti) porte le titre de «commissaire générale». De la dame, que les Genevois ont connu au Musée d'art et d'histoire, il n'y a en effet pas une ligne dans le livre. Même pas une petite préface. Cela fait très mauvaise impression...

Pratique

«L'automne de la Renaissance», Musée des beaux-arts, place Stanislas, Nancy, jusqu'au 4 août. Tél. 00333 83 85 30 72, site www.mban.nancy.fr Ouvert tous les jours sauf mardi de 10h à 18h.  Photo (DR): La Vénus nordique qui fait la couverture du catalogue.

Mais qu'est-ce qui fait en France une exposition "d'intérêt national"?

C'est un label, comme pour les fromages suisses ou les les vins genevois. Il existe en France des «expositions d'intérêt national». La Renaissance à Nancy en fait partie. Le «Nuage» arlésien aussi. Mais de quoi s'agit-il? D'un appui du Ministère de la culture. Aide financière bien sûr, même si la subvention ne dépassera jamais 50.000 euros. Encouragement moral surtout. La manifestation se verra mieux promue et médiatisée.

En 2013, vingt initiatives provinciales (on préfère aujourd'hui dire «de régions») se sont ainsi vues récompensées. Trois le sont sous forme de tirs groupés. Il s'agit de «Normandie impressionniste», qui permet à Rouen ou à Caen de remettre la compresse sur le sujet, de «Nancy Renaissance», paquet ficelé d'expositions, et de «Marseille-Provence, Capitale de la culture», dont fait partie Arles. Le reste tient du coup par coup, avec des pondérations. Il en faut pour tout le pays, les petites villes comme les grandes, les sujets les plus variés et tous les mois de l'année. L'action chapeautée par la ministre Aurélie Filippetti s'est cependant permise des audaces.

De Saint-Omer à Moulins

Le plus simple reste de donner la liste, d'autant plus que deux manifestations seulement, «Interférences, Architecture Allemagne-France 1800-2000», au Musée d'art moderne et contemporain de Strasbourg et «Une Renaissance en Champagne», à l'Hôtel Sandelin de Saint-Omer, sont terminées. Il y a «Mémoires vives, Une histoire de l'art aborigène» au Musée d'Aquitaine de Bordeaux (26 octobre-30 mars), «Georges-Antoine Rochegrosse 1859-1938» au Musée Anne de Beaujeu de Moulins (29 juin-5 janvier) ou «François-André Vincent, Un artiste entre Fragonard et David» au Musée des beaux-art de Tours (19 octobre-19 janvier).

Dans d'autres registres se situent «Sur la route des Indes, un ingénieur français sur la route de Tamilnadu» au Musée des beaux-arts et d'archéologie de Châlons-en-Champagne (21 septembre-15 février), «Courbet et Cézanne» au Musée Courbet d'Ornans (29 juin-14 octobre), «Tourbillonnante Joséphine Baker» au Musée des années 30 de Boulogne-Billancourt (21 novembre-23 mars) et «Une odyssée gauloise, Parures des femmes à l'origine des premiers échanges entre la Grèce et la Gaule» au Musée de Lattara à Lattes, dont j'ai du coup découvert l'existence.

Coproduction avec Lausanne

Coproduit avec l'Hermitage de Lausanne, vient ensuite «Le goût de Diderot» au Musée Fabre de Montpellier (5 octobre-12 janvier). S'ajoutent «Aubusson, Tapisseries des Lumières», à la Cité de la tapisserie d'Aubusson (15 juin-31 octobre), «Ours, mythes et réalités» au Muséum d'histoire naturelle de Toulouse (11 octobre-30 juin) ou «Picasso, Léger, Masson, Histoire d'une galerie» au LaM de Villeneuve d'Ascq (28 septembre-12 janvier).

La liste se clôt avec «Clémenceau et les artistes modernes: Manet, Monet, Rodin», à l'Historial de la Vendée des Lucs sur Boulogne (8 décembre-2 mars), «Chaissac-Dubuffet, Entre plume et pinceau», au Musée de l'abbaye Saint-Croix des Sables d'Olonne (13 octobre-26 janvier), «Joseph Cornell et les surréalistes à New York», au Musée de beaux-arts de Lyon (18 octobre-10 février) et «Antinoë, à la vie à la mode», au Musée des Tissus de Lyon (1er octobre-28 février).

Ouf! La course recommencera en 2014.

Prochaine chronique le dimanche 28 juillet. La réédition du livre choc de Kenneth Anger de 1959 sur "Hollywood-Babylone".

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