Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DERNIERS JOURS / "Dynamo" dynamite le Grand Palais

Blanches et presque aveuglantes, les barres de néon défilent à toute vitesse sur le mur ouvrant à Paris l’exposition «Dynamo». Une œuvre du Genevois John Armleder sert de hors-d’œuvre à une manifestation qu’on peut chiffrer comme une superproduction. «Avec les deux ailes du bâtiment réunies pour la première fois, il y a 4000  mètres carrés de salles», expliquait avant le vernissage le commissaire Matthieu Poirier, devenu presque aphone à force de donner des interviews. «Le parcours mesure 1,2 kilomètre. Ma première visite de presse a pris deux heures et demie.» Les organisateurs espéraient alors 700 000 visiteurs.» Le score de Monet, ou peu s’en faut. Je ne sais pas si on y est arrivé depuis mais, côté fréquentation, tout va bien. 

Effectué à l’envers, la fin du marathon se situant en 1912 et le début en 2013, «Dynamo» raconte «un siècle de lumière et de mouvement dans l’art». Le thème de prédilection de mon interlocuteur. «Après huit ans de travail, j’ai soutenu ma thèse sur le sujet en décembre 2012.» Le projet d’exposition, chapeauté par Serge Lemoine, était alors arrivé à bout touchant. «La direction du Grand Palais, représentée par Jean-Paul Cluzel, s’est montrée enthousiaste en dépit de la prise de risques.» Risques en tous genres. Il y avait d’abord la difficulté du sujet. «Je voulais un accent contemporain.» Puis celles inhérentes au lieu. «Tous les créateurs d’expositions s’y sont heurtés. Il faut composer avec un labyrinthe.» Thématique («Tactile» «Halo», «Interférences»…), le parcours se voit ainsi chamboulé à l’occasion. «Certaines œuvres importantes ont pris place où elles ont pu.»

La vibration au lieu de la composition 

Mais comment expliquer le propos? «Tout commence en 1912-1913. L’abstraction déboule en force avec le Tchèque de Paris Kupka, l’Italien Balla ou le Russe Rodtchenko.» Le sujet ne se contente pas de disparaître. «La vibration se substitue à la composition. Tout doit bouger et palpiter. C’est une vraie révolution.» Dans ces conditions, le spectateur prend une importance nouvelle. «Son imagination entre en jeu. Les artistes s’éloignent du quotidien pour aller jusqu’au seuil du visible.» Tout blanc... ou alors tout noir. 

Le visiteur du Grand Palais, qui a donc commencé son parcours avec des créations des années 2000, l’aura vite constaté. Il s’agit là d’un art éminemment international. «On a tout de suite recherché une sorte d’espéranto visuel. Il faut des formes simples. Des carrés. Des cercles. Ils génèrent un vocabulaire dénué de contexte culturel.» Il suffit de penser à Malevitch, même si l’essentiel des œuvres présentées ne se contente pas de la surface plane du tableau. Il leur faut les trois dimensions, avec plein d’espace vide autour.

Artistes au purgatoire

«Nous sommes partis des œuvres», reprend Matthieu en vous regardant par-dessus ses petites lunettes rondes. Il faut dire que notre homme se sentait d’attaque. Les années passées à potasser le sujet lui ont servi de tremplin. «Nous avions au départ une liste idéale. Elle comportait 400 pièces, ce qui faisait de toute manière trop. C’était volontairement irréaliste. Nous avons reçu ce qui était obtensible et transportable.» Il reste 208 œuvres, signées par 142 artistes. Avec quelques chouchous. «Le créateur le plus représenté est sans doute Julio le Parc, auquel j'ai parallèlement dédié une rétrospective au Palais de Tokyo (aujourd'hui terminée, NDLR). Un cas passionnant de cet art cinétique, qui plaisait tant vers 1960. Le Parc a été une vraie star. On l’a complètement oublié. Il a la chance de quitter le purgatoire de son vivant.» 

Les défuntes «sixties» forment en effet le cœur de «Dynamo», du moins sur le plan numérique. Ce sont les années de l’op-art, avec des peintres comme Vasarely. Celles des expériences cinétiques. Notre Tinguely national prend à cette époque son essor. La galerie de Denise René, «qui vient de nous quitter à la veille de son 100e anniversaire», assure la médiatisation de cette abstraction souvent sèche. «La main de l’homme elle-même doit donner des productions aux allures mécaniques.» Le but était cependant de brasser les décennies «Nous mettons sur pied d’égalité des créations devenues historiques, même si nombre d’entre elles croupissent dans les réserves des musées, et des pièces dues à des gens nés bien après 1970.»

Des petits jeunes, comme Decrauzat 

Mais comment introduire les petits jeunes entre les figures tutélaires que sont aujourd’hui un François Morellet, qui utilise beaucoup le néon, ou une Anglaise comme Bridget Riley? «Grâce à ma fréquentation régulière des ateliers! Je suis après tout aussi critique d’art. J’ai fatalement fini par constituer mon petit réseau planétaire.» La nouvelle génération se retrouve donc très présente au Grand Palais, avec des gens comme le Lausannois Philippe Decrauzat, né en 1974. «J’y ai cependant mis une condition majeure. Il ne fallait pas qu’il s’agisse de suiveurs. Je voulais des innovateurs.» 

Essoufflante (une cafétéria à mi-parcours eut été bienvenue), fatigante pour les yeux (les épileptiques et les cardiaques sont prévenus) la manifestation s’accompagne bien sûr d’un catalogue. Enorme. Et surtout très lourd. «Quatre cents pages. Le Grand Palais voulait un ouvrage grand public, avec un vernis scientifique. Quelque chose de vulgarisateur, mais au sens noble du terme. Nous devions rendre accessible une connaissance. Ceux qui voudront aller plus loin pourront toujours l’utiliser comme point de départ.»

Pratique

«Dynamo», Grand Palais, 21, avenue Franklin D. Roosevelt, Palais, jusqu’au 22 juillet. Tél. 00331 43 59 76 78, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours de 10h à 20h, le mercredi jusqu’à 22h. Photo, un visiteur dvant une pièce de François Morellet (AFP).

Prochaine chronique le dimanche 7 juillet. Patrick Mauriès publie ses "Fragments d'une forêt". Un excellent livre.

 

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