Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DERNIER MOMENT / Le Louvre expose Giotto. Superbe!

En matière de placements boursiers, on parlerait d'un «retour aux fondamentaux». Jusqu'au 15 juillet, le Louvre présente dans sa Chapelle une exposition Giotto. Une présentation rare et par définition difficile. L’œuvre du grand Toscan (né vers 1267, mort en 1337) consiste avant tout en fresques. Le dernier rassemblement en date avait eu lieu à l'Accademia de Florence en 2000, sous la direction d'Angelo Tartuferi. Une véritable tartufferie. Il fallait faire une queue interminable pour arriver à la caisse commune de l'institution. Toute personne venant voir le «David» de Michel-Ange se retrouvait ainsi comptabilisée, alors que les salles vouées au maître du Trecento restaient assez dégarnies... 

Il se trouve en revanche beaucoup de monde à Paris pour admirer un petit lot de tableaux rares. Quand plusieurs visites guidées s'affrontent à coup de décibels, la concentration devient du coup difficile, alors qu'il s'agit d'une ascèse. Si les panneaux présentés parlent, comme on dit, d'eux-mêmes, il y a le texte. Le commissaire Dominique Thiébaut a voulu apporter idées nouvelles et quelques ré-attributions. Le «Crucifix» du Louvre, récemment restauré, serait ainsi de la main de Giotto lui-même, comme ceux de Florence. Il passait jusqu'ici pour un travail d'atelier. 

Actif dans toute l'Italie

Depuis des siècles, puisque l'histoire de l'art a commencé dès le XVe en Italie avec Ghiberti, les experts se battent en effet pour savoir ce qui revient à Giotto. Il faut se rappeler que l’œuvre est immense à la fois qualitativement et quantitativement. Les peintures murales de Padoue, de Florence ou d'Assise ne constituent que des lambeaux. Le Florentin a été actif à Milan, à Naples, à Rimini ou à Rome, où il subsiste bien peu de choses de sa main. Vasari, en 1568, parle même d'un voyage à Avignon, alors résidence des papes... 

Dans ces conditions, on comprendra que Giotto ait employé de nombreux collaborateurs. Les «compagni». Certains le suivaient. Il en recrutait d'autres sur place. Bref, ce monsieur était une véritable PME. Tout le monde voulait du Giotto. Il fournissait les modèles. Un staff exécutait les œuvres en grande partie, voire en totalité. Nul ne trouvait à y redire. L'innovation restait fantastique. Comme le disait déjà Cennino Cennini vers 1420, l'artiste avait fait passer la culture italienne du mode grec, c'est à dire byzantin, au mode latin, c'est à dire à la fois moderne et national. Florence s'était libérée grâce à lui de ce qui constituait tout de même une emprise. 

Ensembles reconstitués

Mais trêve de généralités! Que peut voir le public au Louvre? Tout d'abord les œuvres appartenant au musée, dont l'extraordinaire «Stigmatisation dent-François», signée et décrite par Vasari dans une église de Pise. De solides références. Certaines pièces difficiles à voir ont été empruntées. San Stefano al Ponte de Florence, qui constitue pourtant un musée, n'est jamais ouvert. Mais le principal souci a été de reformer des groupes dispersés. Le grand scandale de l'histoire de l'art reste moins l'exportation illégale, que l'émiettement d'ensembles. 

Se voit ainsi reconstitué un retable, dont les morceaux appartiennent au Museo Horne de Florence (le merveilleux saint Etienne, presque à l'état de neuf), à Chaalis et à Washington. Pour ce qui est des disciples de Giotto, le «Met» de New York a rejoint le Musée Granet d'Aix-en-Provence. Plusieurs «Crucifixion» se retrouvent dans la Chapelle. Il y a celle de Strasbourg, celle de Berlin et celle du Louvre, réapparue dans une petite vente à Drouot en 1999, et aussitôt préemptée. Un travail d'équipe exécuté à Naples, selon le spécialistes. 

Querelles byzantines

Ces querelle byzantines reflètent le goût de notre temps pour «l'original» et l'autographe, comme si Warhol ou Lichtenstein (et maintenant Jeff Koons...) exécutaient en personne toutes leurs créations. Comme le rappelait Jan Blanc, qui enseigne à l'Université de Genève, dans son récent livre sur Raphaël, «tout ce qui sortait de l'atelier du maître était considéré comme de lui.» Surtout si le niveau moyen se situait, comme ici, très haut. Les élèves savaient traduire les idées, et sans doute les dessins. Signalons à ce propos que le Louvre présente un dessin aujourd'hui considéré comme de Giotto. Une rareté absolue, qui vaudrait à elle seule le voyage. En fait chaque tableau le mériterait. Cette petite réunion de famille forme l'une des expositions les plus importantes de 2013.

Pratique 

«Giotto et compagni», Musée du Louvre, Paris, jusqu'au 15 juillet. Site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et samedis jusqu'à 21h45. Important catalogue, d'une lecture assez trapue. Photo, la "Crucifixion" réapparue à Drouot en 1999 et préemptée par le Louvre.

Prochaine chronique le jeudi 4 juillet. L'édition d'art et la librairie d'art sont-elles vraiment au plus mal?

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