Bennaim Yves

FONDATEUR DU THINK TANK 2B4CH

Yves Bennaïm est un pionnier du web qui est actif en ligne depuis 1992. Affichant 25 ans d'expérience dans les technologies digitales, le Genevois se profile aussi comme un expert en cryptomonnaies. Il a été chef de la délégation d'experts pour la Suisse au comité ISO de standardisation des technologies blockchain et grands livres distribués. Ce geek de la première heure est encore fondateur du think tank 2B4CH pour la promotion de Bitcoin et de la technologie blockchain en Suisse. A suivre sur Twitter: @ZLOK

Dérives marketing: les différences entre Ripple, les ICOs, et Bitcoin

En exposant la semaine dernière les tentatives infructueuses par Ripple de faire lister leur crypto-monnaie (XRP) sur les plateformes Coinbase et Gemini, Bloomberg mettait en lumière plusieurs problématiques très intéressantes, qui aident à mieux comprendre d’où vient la valeur à un crypto-actif, et pourquoi Bitcoin maintient sa position de leader.

Ripple (la société) aurait donc proposé des sommes conséquentes à deux (au moins) des plus grosses plateformes d’achat et vente de Bitcoin, pour convaincre celles-ci de proposer Ripple (la monnaie) à leurs utilisateurs. En soit rien d’illégal, car il s’agit après tout d’entreprises privées qui négocient entre elles la compensation d’un service commercial. Mais cela met le doigt sur le mécanisme de valorisation de certains crypto-actifs et leurs méthodes de marketing à la limite de la manipulation de marchés.

À l’origine de la vague “crypto” était Bitcoin, dont le prix est resté minuscule pendant plusieurs années, avant de se retrouver sous les projecteurs des médias. Le nombre limité de la masse en circulation, et une valorisation uniquement basée sur l’offre et la demande, ont fait naturellement grimper son cours jusqu’à son prix actuel, au fur et à mesure que sa notoriété augmentait.

La croissance de Bitcoin s’est faite de manière organique. Très discrète pendant les premières années, acheter ou vendre des bitcoins était assez compliqué, et réservé à une poignée d’enthousiastes motivés. Petit à petit, les prestataires de services se sont organisés et multipliés, et son commerce est aujourd’hui beaucoup plus facile. Cette évolution a pris du temps, et a suivi une demande grandissante qui s’est généralisée au grand public, selon les fluctuations du marché.

Mais ce n’est pas la même situation pour tous les autres crypto-actifs — jetons ou autres, parfois sérieux, souvent farfelus voire carrément malhonnêtes. Apparus plus récemment que Bitcoin, et visant directement le grand public, ce qu’on appelle des “altcoins” se sont multiplié ces dernières années pour surfer sur la vague du succès de Bitcoin. Mais s’il est exagérément facile de lancer un nouveau jeton avec les promesses souvent sans fondement d’une ICO, le prix d’un jeton ne devient réel que quand on peut facilement le vendre (c.f. http://www.bilan.ch/yves-bennaim/crypto-actifs-mieux-comprendre-icos).

C’est pourquoi, pour intéresser les investisseurs, un crypto-actif doit impérativement être listé sur le plus de plateformes d’échange possible. Mais les initiateurs d’une nouvelle crypto-monnaie sont le plus souvent confrontés à un conflit d’intérêt dilemmatique. En effet, pour attirer les premiers investisseurs on leur vend à prix cassé les jetons lors de pré-ICOs et ICOs, et on leur promet une liquidité à venir. Mais pour pouvoir communiquer une “capitalisation boursière” élevée il faut justement éviter que ces investisseurs ne vendent en bloc pour réaliser leur bénéfice dès que le marché est ouvert.

Vient ensuite une période floue et quasi euphorique durant laquelle on calcule simplement le prix de la crypto-monnaie en multipliant le prix d’un jeton par le nombre total de jetons existants. Mais l’erreur, c’est justement de confondre le monde “crypto” et la bourse traditionnelle, et de se baser sur le “market cap” (capitalisation) d’un crypto-actif, sans prendre en compte sa liquidité, et la masse réellement disponible sur le marché. Beaucoup de ces altcoins ou jetons sont en grande partie immobilisés, soit parce qu’ils sont encore en possession de leurs fondateurs, soit parce qu’il n’y a pas de marché où les vendre, soit un mélange des deux.

Alors, s’il est déjà relativement facile d’acheter aujourd’hui des XRP, pourquoi Ripple aurait besoin de voir ses jetons listés sur Coinbase et Gemini?

Très actif dans son marketing, qui laisse souvent planer une confusion entre le protocole de transactions Ripple et les crypto-jetons XRP (c.f. http://www.bilan.ch/yves-bennaim/ripple-crypto-monnaie-banques), Ripple est souvent encensé par les spéculateurs et des médias financiers, mais sa centralisation aux mains de ses fondateurs lui attire la méfiance de certains investisseurs, qui ont du mal à lui faire confiance ou à lui trouver un intérêt.

Une plus grande adoption du grand public amènerait une plus forte demande par effet de réseau, et ferait donc monter le cours. On en a eu un petit aperçu en janvier dernier quand des rumeurs annonçaient que les XRP seraient bientôt listés sur Coinbase, ce qui fit grimper leur cours de vingt fois en quelques jours. La rumeur se révélant fausse, le cours rechuta peu après.

De plus, les difficultés grandissent pour ces nouveaux crypto-actifs qui cherchent à se légitimer par tous les moyens, parfois de manière créative. Par exemple, Coinbase et Gemini ne sont plus en mesure aujourd’hui d’être aussi agiles qu’ils voudraient l’être. Beaucoup de libertés ont été prises par certaines ICO pour profiter de l'absence de règlementations, ce qui a attiré l’attention de la SEC (l’organisme fédéral américain de contrôle des marchés financiers). Les plateformes opérant aux USA se méfient donc des jetons qui pourraient être considérés à terme comme des titres financiers et donc soumis à la SEC. Contrairement aux bitcoins, qui n’ont pas de société ni de fondation émettrice, font partie d’un réseau décentralisé, et sont tous en circulation, les jetons XRP pourraient être assimilés à des “actions virtuelles" de Ripple. Ce qui ajouterait une pression légale supplémentaire sur Coinbase et Gemini s’ils les listaient.

Avec cette même logique de vouloir limiter les risques, les plateformes comme Facebook, Google (et donc Youtube), et Twitter ont également annoncé leur intention d’interdire et/ou réguler fermement les annonces de promotion de crypto-actifs et autres ICOs. Ce qui va rendre beaucoup plus difficile la promotion de ces produits, dont le succès dépend fortement de leur marketing, surtout avant leur lancement.

On assiste aussi à un autre phénomène marketing intéressant. La forte notoriété acquise par Bitcoin auprès d'un public croissant a inspiré une série de projets dont les initiateurs voulaient s’approprier la marque originale, et ainsi court-circuiter le processus de lancement d'une ICO. Telles des contrefaçons de grandes marques sur les marchés et les plages, on a donc vu apparaître les Bitcoin Cash, Bitcoin Gold, Bitcoin Diamond, Bitcoin Dark, Bitcoin Atom, Bitcoiin, Bitconnect, etc.

La guerre à la notoriété et crédibilité est donc bien entamée, mais le mûrissement du marché et les régulations commencent petit à petit à mettre des bâtons dans les roues des projets qui comptaient sur la nouveauté et le flou juridique pour faire tout et n’importe quoi, et on peut déjà entr'apercevoir avec optimisme la fin des ICOs fantaisistes qui promettent monts et merveilles et lèvent des sommes démesurées. Restons néanmoins vigilants car il y a beaucoup d’argent à la clef et le marketing de ces projets ne fera qu’évoluer mais ne disparaîtra sans doute jamais.

Finalement, comme dans toute industrie, ce qui importe réellement c’est la faisabilité du projet, sa décentralisation, et les pédigrées de l’équipe qui travaille dessus.

J’attends vos questions et commentaires via twitter @ZLOK (https://twitter.com/zlok).

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