Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DÉCOUVERTE/2600 lettres jamais arrivées du XVIIe siècle

C'est une jolie histoire, que j'avais gardé sous mon boisseau à la fin de l'an dernier. Assez elliptique, une dépêche de l'Agence France Presse avait été envoyée le 12 novembre. «La Croix», un quotidien dans lequel le curieux peut trouver de bonnes choses, en a fait depuis une petite enquête, menée aux Pays-Bas par Raphaëlle d'Yvoire. Elle a paru 14 décembre. J'ai mieux compris le pourquoi du comment. Je vais donc pouvoir vous raconter l'histoire de la découverte la plus insolite de 2015. 

Nous sommes dans les entrailles du musée de la Communication à La Haye. David van der Linden s'y trouve pour ses recherches. L'homme travaille sur les huguenots français, partis par milliers chercher fortune en Hollande, après la Révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV en 1685. Le protestantisme se voyait désolais banni du royaume. Or, que trouve tout à coup David? «Un trésor oublié.» Il s'agit d'un coffre appartenant jadis à un certain Simon de Brienne. Un coffre plein de lettres. Il y en a là 2600, jamais livrées à leurs destinataires. Brienne n'était pas un mauvais postier. Les missives, rédigées entre 1689 et 1706, avaient soit été refusées, soit adressées à des correspondants devenus introuvables.

Prix prohibitifs 

Quelques explications s'imposent à ce stade. Au XVIIe siècle, la poste est une institution qui fonctionne plutôt bien. Elle va à peu près à la vitesse de notre actuel «courrier B». Il s'agit cependant d'un service coûteux. Une lettre peut représenter jusqu'à la moitié d'un salaire hebdomadaire. N'oublions pas que dans le Saint-Empire, la colossale fortune des princes von Turn und Taxis est alors basée sur le monopole postal. L'expéditeur paie une première fois. Le récipiendaire une seconde. Il a le droit de rejeeter l'envoi. On comprend que certaines missives soient restées sur le carreau. 

Qu'en faire? Simon de Brienne était, je vous l'ai dit, un homme consciencieux. Il nourrissait par ailleurs toujours l'espoir de retrouver les destinataires de certaines épîtres. Bref, il les a toutes gardées, la plupart du temps scellées. Après sa mort, la malle a passé d'héritier en héritier. Elle a abouti Dieu sait comment au ministère néerlandais des Finances. Ce dernier s'en est débarrassé en 1926 en la donnant au Musée de la Communication, qui l'avait complètement oubliée.

Un monde de migrants 

David van der Linden, qui travaille pour l’Université de Groningue, s'est du coup attelé à un projet de transcription, de traduction et de digitalisation des lettres. Un ouvrage de titan. Si la plupart d'entre elles sont rédigées en français, certaines utilisent l'anglais, le néerlandais, le danois ou le suédois. Graphie d'époque, parfois tremblante. Orthographe fantaisiste. La dépêche voit là un signe de faible éducation. Mais ne nous y trompons pas! Au XVIIe siècle, l'orthographe ne constitue pas encore un critère. Les Grands eux-mêmes prennent avec elle d'étonnantes libertés. Pensez que la marquise de Montespan, maîtresse de Louis XIV, n'était même pas capable de séparer les mots! 

Quand tout sera fini, c'est à dire dans quatre ou cinq ans si les financements se révèlent possibles (1), nos contemporains auront une bonne idée du monde des migrants en cette fin du Grand Siècle (2). Pour cause de religion, des dizaines, peut-être des centaines de milliers de gens ont été jetés sur les routes. Ils ont cherché un refuge, notamment à Genève. Puis ils sont partis plus loin. Aux Pays-Bas, précisément, mais aussi à Londres ou à Berlin, qui va commencer avec leur aide sa fantastique ascension politico-économique.

Lecture par rayon X 

Il y a certes parmi les auteurs des pauvres, mais ils devaient savoir lire et écrire. Les migrants d'alors ne font pas partie des couches les plus humbles de la société. Ces gens n'en diffèrent pas moins par leurs propos des diplomates, des négociants ou des oisifs qui échangeaient alors des informations. «Toutes les catégories d'une population se trouvent en fait représentées», explique David van der Linden. «Il y a un ou deux aristocrates, mais aussi des marchands, des musiciens, des comédiens et des gens à peine lettrés. Tous ont en commun d'aborder leurs préoccupations personnelles. Ces dernières se révèlent étonnamment diverses.»

Si certaines lettres sont ouvertes, la plupart sont demeurées scellées. «A l'époque, on pliait et on cachetait à la cire. Ce pliage permettait de rester confidentiel», explique Nadine Akkerman, de l'Université de Leyde, aujourd'hui attachée à l'équipe van der Linden. Celle-ci n'allait pas détruire cet ensemble unique de papiers, de marques postales (le timbre restera inconnu jusque vers 1840) et de sceaux. Le texte sera lu par rayon X, sans toucher à l'emballage. On croit rêver.

Sur Internet 

On rêve aussi en se demandant combien de vies ont été modifiées, et parfois brisées, par une lettre qui n'est jamais arrivée. Mais nous tombons là dans le romanesque. Du moins pour le moment. Les amateurs en sauront davantage quand ils pourront découvrir le secret de ces missives sur Internet. Un Internet où nos innombrables messages, quand ils n'ont pas été détruits immédiatement, seront lettres mortes dans quelques années. 

(1) Côté finances, c'est plutôt mal parti. L'équipe aurait besoin d'un million d'euros. La bourse reçue est de 15.000 euros.
(2) Certaines lettres sont bien sûr aussi dues à des Hollandais pur jus.

Photo (DR): Une des lettres encore pliée par son expéditeur.

Prochaine chronique le dimanche 3 janvier. "Lyon Renaissance" ou une tranche de ville au Musée des beaux-arts de Lyon.

 

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