Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DÉCÈS/Jean-Christophe Amman était un vrai "curateur" d'expositions

Le 13 septembre disparaissait à Francfort Jean-Christophe Ammann, après une longue maladie. L'homme avait 76 ans. Il restait cependant en activité, puisqu'il aura tout de même organisé trois expositions cette année (à Francfort comme à Burgdorf) et publié la première partie du tome 3 du catalogue raisonné de l’œuvre d'Alighiero Boietti. Le Suisse ne possédait cependant plus l'aura qui avait été la sienne dans les années 1980 et 1990. Avec Harald Szeemann, dont il fut plusieurs fois le collaborateur (citons la «Documenta 5» de Cassel en 1972), Ammann avait en effet inventé la notion de «curateur» d'exposition, au sens où on l'entend aujourd'hui. 

J'aurai beaucoup tardé à vous parler de ce décès. J'ai pourtant très vite appris la nouvelle par Pierre Huber, qui sait toujours se démener quand se produit un événement important risquant de passer inaperçu. Il y avait l'actualité, surabondante. Je voulais aussi voir comment réagiraient les médias. Le résultat s'est révélé sans surprise. Ammann, qui était un germanique, a surtout été honoré par la presse suisse-alémanique et bien sûr allemande. Le seul gros article francophone paru, à ma connaissance, l'aura été dans «Le Temps» sous la plume de Laurent Wolf.

Débuts avec Harald Szeemann 

J'avais rencontré deux fois Ammann. La première, c'était à la fin des années 70. Il dirigeait le Kunstmuseum de Lucerne, qui se trouvait au même endroit qu'aujourd'hui, mais dans un vieux bâtiment démoli pour bâtir le machin clinquant de Jean Nouvel. Ammann possédait déjà un nom. Né en janvier 1939 à Berlin, il était revenu bébé au pays, où il avait fait toutes ses études à Fribourg: histoire de l'art, littérature allemande et archéologie chrétienne. Après sa thèse sur Louis Moillet, un bel artiste qui mériterait de se voir remis en lumière, le débutant était devenu en 1968 l'assistant de Szeemann à la Kunthalle de Berne. Celui-ci venait de faire emballer le bâtiment par Christo. Il montait «Quand les attitudes deviennent formes», une exposition devenue légendaire. Elle a ainsi été refaite il y a deux ans par La Fondation Prada de Venise. 

Ammann faisait parler de lui depuis à depuis 1970 Lucerne, plus connue jusque là par son festival musical. Son musée organisait régulièrement des expositions tournées vers l'art contemporain. Un art que n'avaient pas encore laminé la globalisation et le marché, à la grande horreur du Fribourgeois. Celui-ci a en effet développé une haute idée de son travail, qui s'est concrétisée par les vingt commandements de son «Vademecum pour curateurs», dont le premier est: «Fie-toi à l'art et non aux discours censés le générer.» «A cette époque», écrira plus tard Ammann, «les artistes indiquaient la direction à prendre. Aujourd'hui, au siècle de la mondialisation, ce sont les commissaires d'exposition qui ouvrent les perspectives.» D'où un certains nombre de biennales passe-partout. Sûr qu'Amann n'a pas aimée celle de Venise 2015, s'il a le temps de la voir...

Un beau travail à Francfort

La seconde fois que j'ai rencontré le Fribourgeois dans son bureau, c'était au Museum für moderne Kunst de Francfort, inauguré en 1991. Dessiné par l'Autrichien Hans Hollein, le bâtiment rose ressemblait à une énorme tranche de gâteau. L'agencement intérieur avait fait l'objet d'une bataille rangée de plusieurs années entre l'architecte et son utilisateur. Ammann avait réussi à tirer son épingle du jeu. Il créait non pas des expositions, mais de «Szenenwechsel». Pour ce faire, il utilisait ses collections propres et empruntait par-ci, par-là. Sa politique acquerrait ainsi un sens et une continuité. Le Suisse s'était du reste fait un nom en Allemagne, où la compétition entre grandes villes restait alors grande sur le plan culturel. 

Ammann, qui aura travaillé avec d'innombrables créateurs, de Louise Bourgeois à Jeff Wall en passant par Markus Raetz (citons un Suisse!), On Kawara ou Marlene Dumas, a quitté le Museum fin 2001. Il a continué à produire des livres et des expositions. Il a aussi créé, travail plus alimentaire, des collections à l'intention des banques, voire même de leurs clients. Pour l'homme, qui affirmait très haut que «l'art commence où s'arrête le goût», la pilule a parfois dû paraître amère. Les accrochages qu'il montait encore, parfois dans des galeries, lui ont sans doute donné davantage de satisfactions, même s'il s'agissait de manifestations moins prestigieuses que naguère.

Non aux gourous 

Pendant ce temps, les années 2000, la notion de commissaire gourou, construisant une exposition (ou une biennale) en se servant des œuvres, au lieu de se mettre à leur service, a enflé comme une baudruche. Ces gens agissent de nos jours un peu comme des producteurs de cinéma. Normal après tout! Ce qu'ils mettent en scène, en dépit des prétentions intellectuelles, tient souvent du spectacle. Photo (DR): Jean-Christophe Amman devant sa bibliothèque, vers 1995.

Prochaine chronique le jeudi 1er octobre. Retour à l'Elysée qui montre 8une petite partie) de ses archives vaudoises.

 

 

 

 

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