Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DÉCÈS / George Ortiz, collectionneur maudit

On ne saurait dire que sa disparition, le 8 octobre, ait soulevé des tempêtes médiatiques. Et cela même à Genève, où l'homme habitait depuis des décennies. Il faut dire que George Ortiz s'était fait discret depuis de nombreuses années. Les critiques suscitées, surtout en Grande-Bretagne, après l'exposition d'une partie de sa collection d'art antique et primitif l'avaient échaudé en 1993. Cet amateur passionné avait d'ailleurs cessé d'acheter à cette époque.

Né à Paris en 1927, le Bolivien était fils d'ambassadeur. Son grand-père maternel se nommait Simon I. Patiño. Le "roi de l'étain". Un nom longtemps bien connu des Genevois. Logée à la Cité universitaire, la Salle Simon I. Patiño fut un lieu de spectacles très couru dans les années 1970. Après ses études à Londres, George (un nom écrit à l'anglaise, son père restant Jorge Ortiz) s'était installé en Suisse romande. Selon le joli mot de Wikipedia, "il gérait depuis là les restes de la fortune familiale." Comme certaines beautés un peu fanées, les Ortiz-Patiño avaient cependant de beaux restes.

Archéologie classique

C'est en 1949 que l'homme avait découvert l'archéologie classique. Les règles du jeu restaient alors simples. On ne souciait peu des provenances. Collectionneurs et musées achetaient aveuglement ce qu'ils trouvaient de plus beau sur un marché encore libre. les Egyptiens vendaient à tour de bras. Les Cypriotes, n'en parlons pas. Cette notion est fondamentale pour la suite. Ortiz ne pourra jamais admettre la régulation progressive des mouvements d'objets de fouille, surtout à partir des années 1980. D'où des polémiques sur lesquelles je reviendrai.

Avec des moyens tout de même considérables, le Genevois d'adoption va donc former un ensemble somptueux. On parle d'environ 1500 pièces. Ses intérêts vont s'élargir progressivement. A partir de 1970, Ortiz découvre la Polynésie. Il y avait déjà eu Byzance comme la Chine. Le but n'est pas le même que celui de Jean-Paul Barbier-Mueller, qui forme des ensembles de type muséal. Ni que celui, très calculé, de Jean Claude Gandur. Il s'agit ici d'un échantillonnage de merveilles, dont le lien se révéleraitfinalement  le collectionneur lui-même. Un autoportrait en œuvres d'art, d'une certaine manière.

L'"affaire Ortiz" de 1977

En 1977, Gorge Ortiz défrayait la chronique locale, et même internationale. Sa fille de cinq ans était enlevée à Genève. Sa détention durera onze jours. Onze jours durant lesquels il lui faudra réunir une rançon de deux millions. Une grosse somme pour l'époque. En 1978, afin de rembourser un emprunt fait dans l'urgence, le malheureux père devra vendre une partie des ses objets chez Sotheby's. Un déchirement. Il parviendra, plus tard, à remettre la main sur certains d'entre eux.

Il y a ensuite l'affaire de Londres. La Royal Academy, qui constitue un organe privé, lui propose en 1993 de montrer 300 pièces, aussi bien pharaoniques que tribales africaines. Les temps ont changé. La presse s'interroge sur la provenance des œuvres, constamment tue par le collectionneur. Ortiz avait dû rédiger son catalogue lui-même, de manière par ailleurs remarquable. Les spécialistes avaient eu peur de se compromettre en rédigeant des notices pour un homme devenu politiquement très incorrect.

Visible sur le Net

Magnifique, somptueuse, intelligente, l'exposition était ensuite allée à Berlin, à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Mais pas à Genève. Violemment attaqué, taxé de prédateur, Ortiz s'était défendu par la franchise. Il avait reconnu que l'origine des objets ne l'intéressait pas. Il était pour un marché de l'art libre. Du moment que des objets ont été arrachés à un site archéologique, peu importe finalement où ils se trouvent. Il faut en finir avec les nationalismes ethnocentriques. De quoi faire hurler les bien-pensants, qui suivent généralement les idées des autres.

Ortiz a néanmoins quitté le devant de la scène peu après. Sa collection demeure en partie visible. Elle se visite sur le site du collectionneur www.georgeortiz.com Il est maintenant permis de se demander ce que deviendra cet ensemble. Le défunt laisse une veuve et quatre enfants. Difficile de dire si l'archéologie et l'art ethnique les intéresse. Difficile aussi, si tel n'est pas le cas, d'imaginer Christie's ou Sotheby's prenant le risque d'une vente publique hautement médiatisée. Il y aurait fatalement des demandes de restitutions. Difficile donc aussi de confier les œuvres à un musée.

Cérémonie à Collonge-Bellerive

Précisons cependant qu'en dépit de ses origines et un physique de vieil Indien des Andes, Ortiz aimait peu l'art précolombien. Celui qui est devenu aujourd'hui le plus "chaud". Certains pays d'Amérique du Sud, comme le Mexique, attaquent systématiquement. Pour le principe. Dans l'espoir de casser un marché qu'ils contribuent, en fait, à rendre de plus en plus gris. La pire des solutions.

Voilà. Un culte sera rendu à la mémoire de George Ortiz le 16 novembre à Collonge-Bellerive. Sa commune. Les obsèques ont eu lieu début octobre dans la plus stricte intimité, avant l'insertion d'un petit encart dans les pages mortuaires des journaux locaux. Photo (DR): George Ortiz lors de l'étape de son exposition à Saint-Pétersbourg dans les années 1990.

Bâle donnera sa BAAF du 8 au 13 novembre

Coïncidence? Du 8 au 13 novembre se déroulera la BAAF (ou Basel Ancient Art Fair). Une mini foire consacrée à l'art antique. Elle aura lieu au Wenkenhof, une superbe propriété du XVIIIe siècle située en pleine campagne, non loin de la Fondation Beyeler de Riehen. La vingtaine d'exposants, dont le Genevois Sycomore, ne logera cependant pas dans la maison de maître, mais dans les anciennes écurées désertées par les chevaux.

La manifestation est ce qui subsiste de la TEFAF Basel, qui n'a connu que trois éditions à la Messe, et qu'avait ensuite repris un certain temps Cultura. Elle s'adresse à un public riche, certes, mais surtout instruit. Il y a là des marchands venus de France, des Etats-Unis, d'Allemagne ou d'Angleterre. De petites pièces archéologiques bon marché côtoient sur les stands quelques vases et quelques bronzes spectaculaires.

Pratique

BAAF, Wenkenhof, 121 Bettingerstrasse, Riehen/Basel du 8 au 13 novembre. Site www.baaf.ch Ouvert du vendredi au mardi de 11h à 19h, le mercredi jusqu'à 18h.

Prochaine chronique le jeudi 7 novembre. Art en Vieille Ville à Genève. Rencontre avec le photographe Olivier Christinat, qui fait sa rentrée chez Michel Foëx.

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