Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

De Lausanne à Kirkouk, la patience kurde

Les missiles américains, naturellement, ont fait leur effet. Si les peshmergas kurdes ont pu reprendre le grand barrage sur le Tigre, près de Mossoul, c’est que les chasseurs et les drones envoyés par Barack Obama avaient vitrifié ou chassé les combattants de l’Etat islamique.

L’alliance américano-kurde, soudée il y a plus de vingt ans contre Saddam Hussein, fonctionne toujours, dans son extraordinaire ambiguïté : le grand frère cherche a recoller les morceaux de l’Irak démembré ; le petit protégé rêve de s’en séparer.

Ça dure depuis bientôt un siècle, et ça avait commencé à Lausanne. En 1923, au château d’Ouchy, les puissants avaient fini par admettre par traité ce qu’Atatürk avait créé par les armes sur le terrain : la Turquie dans ses frontières actuelles. Trois ans auparavant, dans une autre conférence internationale, à Sèvres, les mêmes vainqueurs de la Grande guerre avaient, un peu légèrement, charcuté l’Empire ottoman moribond pour donner naissance à une république arménienne et à une république kurde. Puis Lausanne avait servi à effacer Sèvres.

Les Kurdes n’ont jamais avalé cette promesse non tenue au bord du Léman. En 1927, dans l’est de la Turquie, en 1946, dans le nord-ouest de l’Iran, ils ont par deux fois tenté de créer la république qu’on leur refusait. Ça n’avait duré que quelques mois.

En 1946, leur chef charismatique s’appelait Moustapha Barzani. Son fils, Massoud, est aujourd’hui l’homme fort de la Région autonome du Kurdistan, en Irak, et il a cru le mois dernier que le moment était venu de réaliser le rêve de son père : il a annoncé la tenue d’un référendum d’indépendance. Le protecteur de Washington lui a tapé sur les doigts.

N’empêche : ce qui vient de se passer, dans l’histoire des Kurdes, est extraordinaire. L’assaut furieux de l’Etat islamique a fouetté leur ambition.

Quand les combattants noirs se sont emparés de Mossoul en juin, les peshmergas de Barzani en ont pris prétexte pour contrôler Kirkouk. La ville est construite sur une énorme nappe de pétrole. Elle était à majorité kurde jusqu’au moment où Saddam Hussein, par nettoyage ethnique et transferts de population, l’a arabisée. Depuis des années, les Kurdes demandaient que Kirkouk retrouve sa démographie ancienne et soit rattachée à leur région autonome. Le gouvernement central de Bagdad ne voulait pas en entendre parler. Maintenant, c’est fait.

Mais les guerriers de l’Etat islamique, surarmés grâce à la prise des arsenaux de Mossoul, ont continué leur assaut, jusqu’à menacer Erbil, la capitale de la région kurde. Cette offensive, qui a bousculé les peshmergas, a eu deux effets :

• Les Kurdes, désormais, reçoivent d’Amérique et d’Europe les armes sophistiquées qu’on leur refusait auparavant.

• Un front uni s’est constitué.

Les Kurdes ont un projet commun mais beaucoup de divisions : des partis armés qui s’affrontent plus qu’ils ne collaborent, PDK et UPK en Irak, PYD en Syrie, PKK en Turquie. La menace islamiste a ressoudé dans un même combat les Kurdes des trois pays. En Syrie, à la faveur de la guerre, ils ont fondé leur propre région autonome, qui crée une continuité avec le Kurdistan irakien. Ensemble, ils ont réussi à ouvrir un couloir humanitaire pour permettre aux Yazidis de Sinjar (des Kurdes aussi), assiégés par l’Etat islamique, de se réfugier en Syrie sous leur protection. Et les combattants du PKK sont en première ligne, à Kirkouk et ailleurs, pour affronter les combattants au drapeau noir.

Retournement ironique : le PKK, toujours tenu pour une organisation terroriste à Washington et à Ankara, se bat désormais, avec son cousin aussi malfamé du PYD, dans un camp qu’arment l’Amérique et l’Europe. Mais il est vrai que le gouvernement turc (qui par ailleurs est en très bons termes avec Erbil) conduit des pourparlers avec  le PKK pour mettre fin à une guerre civile larvée sur son sol.

Naturellement, aucune des pays où vivent les Kurdes (Irak, Syrie, Iran, Turquie) n’est prêt à sacrifier un morceau de son territoire pour satisfaire leur aspiration à l’indépendance. Mais les Kurdes n’ont jamais été si près de pouvoir caresser, même du bout des doigts, leur rêve brisé par le Traité de Lausanne.

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