Delmidavid

Philosophie des technologies

David Delmi est le fondateur de la startup high-tech de R&D Hardah qui cherche à renforcer la confiance sur internet, promouvoir la neutralité du web et lutter contre la pauvreté des contenus sur les réseaux sociaux.

Titulaire d’un Bachelor de HEC Lausanne, de certificats blockchain d’Oxford et de Berkeley, David Delmi est l’un des plus jeunes gradués d’un Executive Program d’IMD. Il a également été assistant de macroéconomie à HEC Lausanne. David Delmi est spécialisé dans la stratégie des nouvelles technologies et leur implication sociétale.

En 2017, il est nommé par Bilanz, Le Temps et Handelszeitung parmi les 100 «Digital Shapers», classement correspondant aux 100 Suisses les plus importants dans le domaine digital. Il donne fréquemment des conférences sur les impacts des nouvelles technologies, la Blockchain et la digitalisation.

Est-ce que les réseaux sociaux impactent notre libre arbitre ?

Comme nous l'avons vu dans mon dernier article, les bulles de filtres théorisent l’impact que la sur-personnalisation des contenus, par les algorithmes sur les réseaux sociaux, peut générer sur un groupe d’internautes, les enfermant dans une sorte de bulle d’isolement intellectuel et informationnel. Le phénomène n’est pas nouveau. Il y a tellement d’information qu’un tri est commun. Nous sommes tous sujets aux filtres. Prenons l’exemple d’un journal !

Crédits: https://spreadprivacy.com/google-filter-bubble-study/

Le prix du journal est un filtre, limitant sa potentielle lecture à une partie de la population. Le taille des textes, ou le langage utilisé sont des filtres, tout comme l’angle de traitement de l’information, bien évidemment. Le Figaro est à droite, Libération à gauche.

Mais ici, le choix du journal vous incombe, à vous Lecteurs ! Vous connaissez l’affiliation politique du magazine. Ce n’est pas le cas sur les réseaux sociaux. Vous ne savez pas quelles informations ne vous ont pas été présentées. Vous ne connaissez pas l’angle de traitement de l’information qui vous est imposé.

Les réseaux sociaux amplifient drastiquement ces angles de traitement, et impactent encore plus les jeunes générations. La génération Z s’informe en effet à plus de 60% sur Internet et via les réseaux sociaux. C'est six fois plus qu’un journal. 

Une étude américaine par le moteur de recherche DuckDuckGo a été réalisée par des chercheurs qui ont demandé à 76 de leurs compatriotes d’effectuer en même temps, la même recherche sur Google. Une recherche portant sur une thématique assez clivante aux USA : la régulation des armes à feu. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que les résultats étaient personnalisés. Certains internautes ont reçu comme premier résultat de leur recherche un lien pointant sur la page Wikipédia de cette thématique, alors que d’autres internautes, pour la même recherche effectuée en même temps, ont reçu comme premier résultat un lien renvoyant sur un article écrit par la NRA, le lobby pro-arme à feu des USA.

Measuring the "Filter Bubble": How Google is influencing what you click

Si on regarde l’ensemble des résultats : sur les 76 recherches effectuées, il n’y a pas eu 76 réponses différentes, mais 62 résultats différents. Pourquoi ? Parce que Google, avec seulement 76 individus, a réussi à créer des catégories. Deux internautes ont reçu les mêmes sets de résultats, plutôt à gauche. Trois autres individus : les mêmes sets de résultats plutôt à droite. Deux autres encore, les mêmes sets de résultats. Nous avons affaire ici à la création de bulles de filtres informationnelles.

Measuring the "Filter Bubble": How Google is influencing what you click

Le problème c’est qu’après avoir été enfermé dans ces bulles, un internaute ne verra que plus rarement des contenus divergents de ses opinions. La remise en question, le débat sont mise à mal car dans la bulle il n’y a plus d’opposition d’idées. C’est une chambre d’écho amplifiant les opinions extrêmes, répétant les mêmes arguments jusqu’à les rendre crédibles.

Une autre étude américaine a cherché à créer une cartographie des opinions politiques des américains sur Twitter. Chaque cercle, chaque bulle représente un internaute, un compte, un profil sur le réseau social américain. La taille des bulles dépend de la taille des communautés en relation avec ces individus. Les couleurs, quant à elle, dépendent des orientations politiques. En rouge vous avez les plus extrêmes soutiens à Trump, en bleu les plus extrêmes opposants à Trump, en orange les Démocrates traditionnels, et en violet les Républicains traditionnels. En regardant cette carte, ou pourrait avoir l’impression que ces grosses bulles au centre doivent être celles qui prennent le plus de place sur Twitter, celles qui communiquent le plus. Or il n’en est rien !

The US Political Landscape on Twitter by John Kelly and Camille François
The US Political Landscape on Twitter by John Kelly and Camille François

Réorganisons ces internautes mais cette fois-ci en fonction du bruit qu’ils émettent sur le réseau social. Nous allons les placer sur un axe vertical. Plus un profil va "twitter", partager des contenus, interagir sur le réseau, plus la bulle sera placée en hauteur sur l’axe vertical. On se rend compte ici de la polarisation par les extrêmes. Les bulles bleues et rouges, les extrêmes, crient sur le réseau social, alors que la majorité, au centre, est plutôt discrète, silencieuse, presque muette.

Noisy partisan dots by John Kelly and Camille François
Noisy partisan dots by John Kelly and Camille François

Enfin rajoutons sur l’axe horizontale un dernier facteur, celui de l’homogénéité des communautés. Plus un internaute aura une communauté pensant exactement la même chose, plus on se rapproche d'une homogénéité, plus les points sont situés aux extrémités du graphique, de gauche comme de droite. On se rend compte que la polarisation par les extrêmes est encore plus visible ici. Les bulles rouges et bleues sont non seulement celles qui sont le plus loquaces sur Twitter, celles où la répétition peut donc aller jusqu’à crédibiliser certains de leurs propos, mais elles sont également celles qui ont une homogénéité presque totale dans leur communauté.

Silence of the center by John Kelly and Camille François
Silence of the center by John Kelly and Camille François

On peut donc se poser quelques questions ici, certes un peu provocatrices et caricaturales. Jusqu’à quel degré ces individus peuvent-il encore douter si toutes les informations qu'ils reçoivent vont dans une seule et même direction, si ces utilisateurs ne connaissent pas la portée des données qui ne leur sont pas présentées ? Jusqu’à quel degré ces internautes peuvent ils encore penser contre eux-mêmes, douter, si leur communauté sont totalement homogènes ? La remise en question devient un chemin de bataille parsemé de barrières et d'obstacles pour ces individus. La suspension du jugement, ou époché comme l'appelait le philosophe Pyrrhon, leur est presque retirée. Car nous avons ici la création de bulles de filtres informationnelles, mais également émotionnelles et intellectuelles.

Ce sont des questions qui font écho à la période de la philosophie hellénistique où les penseurs antiques en avaient même fait un principe fondamental. Les thèmes reliés à ces questions de la vérité, de la connaissance vraie faisaient partie de ce qu'ils appelaient l'aléthéia. La plupart des philosophes se sont essayé à converser sur ce sujet hautement complexe de la connaissance, de la théorie des idées de Platon à la Critique de la raison pure de Kant, en passant par les monades de Leibniz, les concepts de logos des Stoïciens, de pensées prospectivistes de Nicolas de Cues, des idoles de Bacon ou de l'empirisme de Locke ou Hume. Jamais la philosophie de la connaissance n'a été aussi d'actualité qu'aujourd'hui, et proche de la science et de son impact sociétal.  

Une question résume tout : jusqu’à quel degré un système d’information complexe, ultra-personnalisé et interactif peut-il impacter la vision du monde d’un groupe d’individus ? C'est une question centrale qui est, finalement, au centre de tous les débats d’ingérence démocratique des dernières années. 

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