Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Dans la tête de l’Etat islamique

Sauvez Palmyre ! Les bulldozers du Califat approchaient de l’antique cité romaine. L’UNESCO mobilisait le monde et les archéologues contre un crime imminent. Et qu’est-il arrivé ? Les hommes en noir de l’Etat islamique ont détruit la prison de Palmyre, le plus sinistre lieu de torture de Syrie. Et un porte-parole de l’EI a assuré que les précieuses ruines seraient protégées.

Cet épisode, théâtral, contient une leçon : il faut cesser de parler du grand ébranlement de notre temps dans des termes qui relèvent du fantasme et de la science exorciste.

Le soulèvement à l’œuvre dans l’aire arabo-sunnite, avec ses retombées dans nos contrées, n’est pas un mal qu’il faudrait soigner dans une clinique de «déradicalisation». C’est une révolution qui, forcément, nous désarçonne. Il peut être fertile, alors, de chercher à comprendre ce qui anime ceux qui s’engagent dans cette entreprise, avec ses débordements barbares.

Le délabrement des sociétés au sud et à l’est de la Méditerranée a une histoire dont le rappel nous dérange. Cet espace fut par excellence la proie de l’hégémonie européenne qui s’est livrée, sur les restes d’un empire effondré, à des labourages et à des charcutages irresponsables.

En se retirant, les hommes du nord ont passé la main, dans diverses convulsions, à des régimes autoritaires qui ont perpétué le système de domination dont ils héritaient.

L’autocratie génère toujours son contrepoison, et depuis trente ans (depuis la fin de l’illusion soviéto-marxiste), la contestation dans la région a pris la forme d’une régression identitaire : la nostalgie d’un âge d’or supposé (salaf) où régnait la justice des hommes égaux devant Dieu.

Cette révolte ébranle les régimes autoritaires et répand une anarchie affolante. Les plus puissants résistent : l’Arabie saoudite et ses cousins du Golfe, qui communient dans la même oppression inégalitaire sous un masque salafiste ; et l’Egypte, où une caste militaire a rétabli son pouvoir dans le sang et l’arbitraire. Ces deux tyrannies, dont les atouts sont le pétrole, d’un côté, et une population nombreuse de l’autre, bénéficient de l’appui indéfectible, de Paris à Washington, des anciens dominants.

On caricature ? A peine. C’est en tout cas la manière dont les petits soldats maqués de l’Etat islamique et leurs femmes voilées envisagent le monde dans lequel ils vivent.

Les missiles qui tombent du ciel ne vont à coup sûr pas changer leur manière de voir. Depuis qu’une coalition hétéroclite s’est constituée pour réduire la révolte noire, quatorze mille bombes ont été lâchées sur l’Etat islamique sans parvenir à freiner son expansion, ni à susciter de révolte contre son ordre.

Les comparaisons historiques sont toujours périlleuses, mais cette situation en rappelle une autre. Les bolchéviques, il y a un siècle, avaient aussi déclenché leur révolution, minoritaire, pour la justice et contre l’oppression. La réponse d’Occident avait été la même : envoi d’un corps expéditionnaire et soutien à toutes les forces qui étaient prêtes à abattre la contestation rouge.

Sans verser une larme sur Staline, il est possible de soutenir que ce blocus armé a contribué à enfoncer le régime communiste dans la dictature et la terreur. Tous ceux qui étaient partisans d’un cours plus modéré et plus démocratique ont reçu leur balle dans la nuque.

Bien sûr, le bolchévisme était une guerre civile dans le capitalisme européen, et le Proche-Orient sunnite est un tout autre monde. Raison de plus pour se demander si une intervention armée extérieure, à l’appui d’autocraties, n’est pas, dans la région, la pire des réponses.

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