Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Daech: pourquoi la haine?

Il est des lectures interdites – ou réputées telles – fort instructives. C’est parfois le cas en matière de terrorisme. C’est ainsi que, dans l’édition estivale numéro 15 disponible sur de nombreux canaux et réseaux sociaux, le magazine Dabiq, organe officiel du mouvement extrémiste Daech et donc du pseudo-Etat islamique, se livre à une étonnante autojustification des multiples actions violentes menées récemment, tant aux Etats-Unis qu’en Allemagne et en France.

En page 30, un éditorial non signé est ainsi intitulé: «Pourquoi nous vous haïssons, et pourquoi nous vous combattons.» Dans un anglais parfaitement rédigé, quoique dans un style ampoulé, Daech revient précisément sur ce qui motive la haine de ses combattants à l’égard de l’Occident en général, et des chrétiens (les Croisés) en particulier.

En cette fin d’été dramatiquement marquée par le terrorisme, et alors que le débat, notamment dans la presse européenne, porte sur l’opportunité et la responsabilité d’assurer à Daech une médiatisation planétaire de ses actes criminels (doit-on «glorifier» le parcours d’un terroriste, peut-on «anonymiser» l’auteur d’un attentat?), il apparaît nécessaire et justifié de lire, de rapporter, de contextualiser… et de critiquer un tel document que le mouvement islamiste-extrémiste présente comme un manifeste religieux. Celui-ci ne se résumant, in fine, qu’à un message de haine.

La haine envers les chrétiens? «Break the Cross», annonce le titre de Dabiq. «Nous vous haïssons, vous les Occidentaux, parce que vous êtes des incroyants, et parce que vous blasphémez le nom d’Allah. Et donc, nous vous combattrons jusqu’à ce que vous vous soumettiez à l’autorité de l’islam.» La menace est connue. Elle se prétend fondée sur un contexte religieux. Mais, dans le paragraphe suivant, c’est d’un autre type de haine qu’il s’agit! 

«Nous vous haïssons, poursuit l’auteur, en raison de vos sociétés libérales, séculières et démocratiques; nous vous haïssons parce que vous avez séparé le religieux de l’Etat. Et vos sociétés incroyantes autorisent tout ce qu’Allah, le Créateur, a interdit: l’alcool, la drogue, la fornication et le jeu. Nous vous haïssons, donc nous vous combattons.»

La suite de ce message d’imprécations et de dénonciations prend, de fait, une tournure résolument géopolitique: il est question d’un djihad qui se poursuivra («non pas avec des slogans et des affiches, mais avec des balles et des couteaux») à l’encontre d’un Occident qui, «avec ses drones et ses bombardiers, tue et blesse le «peuple musulman» dans le monde, et, sous prétexte de libérer des nations, se permet d’envahir la terre d’islam». 

Conclusion de cet éditorial? Haineuse… et révélatrice! Car, en parfaite contradiction avec l’énoncé du premier paragraphe, il est indiqué que «même si vous, l’Occident, deviez arrêter de nous bombarder, de nous emprisonner, de nous torturer et de nous vilipender, nous continuerions à vous haïr jusqu’à ce que vous adoptiez l’islam»! 

Un message d’espoir

Les observateurs n’ignorent pas qu’il existe une constante en matière de terrorisme et de propagande: les extrémistes recherchent, certes, la publicité et la médiatisation. Ils pratiquent la communication, qui sert leur cause. En revanche, ils redoutent et combattent l’information et l’investigation journalistique qui les desservent. C’est dans cet esprit que l’éditorial de Dabiq ici évoqué méritait d’être examiné afin d’en mieux souligner le caractère radical, violent, fanatique et, à l’évidence «irréligieux».

On regardera avec intérêt la prochaine édition de Dabiq. Dans les pages politiques ou une éventuelle rubrique littéraire, il n’y sera vraisemblablement pas fait mention du message d’amour et d’espoir lancé par Antoine Leiris, ce Français qui a perdu sa jeune femme lors des attentats du 13 novembre à Paris. Un opuscule qui s’adresse à «l’ennemi» pour lui jeter à la face: «Vous n’aurez pas ma haine.»

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