Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CULTURE LOCALE / Quarante ans de critique. Retour en 1974

Comme le temps passe... Le 1er mars 1974, j'entrais à la "Tribune de Genève", après avoir joué durant quelques années les saute-ruisseau journalistiques. J'ignorais que j'allais y rester trente-neuf ans, ce qui fait beaucoup. Quatre décennies ("décades" reste un anglicisme) à s'occuper de culture. Un mot qui a tant changé dans la ville et dans la presse qu'il me prend l'envie d'en raconter les aléas. 

En 1974, la culture reste classique, tant dans la forme que dans le contenu. A Genève, un "concert d'abonnement" au Victoria Hall demeure un événement musical et mondain. Les mises en scène du Grand Théâtre ne décoiffent personne, à l'heure où la permanente reste de mise chez les dames. Quand le public va voir "Le Chevalier à la rose" de Richard Strauss, il ne doit pas s'attendre à voir l'action située dans une pizzeria ou un camp de concentration. L'histoire se déroulera forcément dans des lambris rococo surdorés.

Tréteaux libres pleins de cris

On pourrait continuer ainsi. Même dépoussiéré, le théâtre d'alors se concentre sur le répertoire. Les créations sont rares. Nul n'aurait pensé construire une saison du Poche sur des textes inédits, qui feront ici leur première et dernière apparition scénique. Idem pour la danse. Le Ballet du Grand Théâtre, placé sous la houlette de la proche Janine Charrat (90 ans en 2014!) et du lointain George Balanchine, conserve pointes, jetés-battus et tutus. Si l'on avait dit aux sages spectateurs que le marginal deviendrait bientôt dominant, puis dominateur, ils ne l'auraient jamais cru. 

Et pourtant! Dans la mouvance de Mai 68, où Genève était restée d'un calme olympien, le Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina avait passé plusieurs fois dans nos murs. Electrochoc garanti! Un signe ne trompe pas. Les Tréteaux libres étaient nés. Comme toutes les imitations provinciales, ils en remettaient sur l'original. On y hurlait et on y faisait couler du sang. La "Tribune" d'avant moi en avait parlé avec des frissonnements de douairière. De nouvelles scènes allaient pouvoir éclore à côté de la Comédie, encore en partie vouée au boulevard parisien des Galas Karsenty, ou du Carouge, jouant les TNP (Théâtre national populaire) locaux depuis 1957.

Aucun festival alors 

La centaine de festivals rythmant de nos jours la vie genevoise n'existait bien sûr pas. Pour tout dire, la cité n'en comptait aucun, en un temps Paléo restait dans les limbes à Nyon. La Bâtie, libertaire et campagnarde alors qu'elle est devenue urbaine et snobinarde, sera le premier rendez-vous à poindre. Le reste s'engouffrera, encouragé par des subventions municipales dont on ne sait plus trop si elles visent à encourager la création ou à maintenir par un savant saupoudrage d'argent (le budget de la culture est devenu énorme à Genève) la jeunesse dans un calme relatif. 

Et en arts plastiques, me direz-vous? Là aussi, tout va changer, mais on l'ignore en 1974. Un musée ne constitue pas un enjeu politique à cette époque. Le Musée d'art et d'histoire (MAH), que dirige Claude Lapaire, fait moins parler de lui que du Petit Palais, fondé par l'excentrique Oscar Ghez. Les privés ont en effet entamé leur longue marche. Le Musée Baur a déjà agrandi ses locaux. Il faudra attendre trois ans pour que les Barbier-Mueller inaugurent un premier espace, près de l'Ecole de Chimie. Quant à la Bodmeriana de Cologny, elle vient de s'entrouvrir aux chercheurs.

La percée de l'art contemporain 

Tout cela reste sage, mais la marmite bout mine de rien sous le couvercle. Le Centre d'art contemporain est né en 1974 avec Adelina de Furstenberg. Le mot lui-même constitue une audace. Personne ne parle alors d'"art contemporain". On se contenter d'"art moderne". Lorsque que l'AMAM avait pris son essor en 1973, elle formait du coup une association pour un musée d'art moderne, celui que promouvait non sans peine au MAH le conservateur Charles Goerg. L'AMAM sera longtemps abritée là. Il faudra vingt ans pour qu'ouvre le Mamco. Imaginez ce que cela suppose de rebondissements. L'actuel feuilleton Jean Nouvel semble du pipi de minet à côté. 

La scène genevoise existe pourtant. Il suffit de penser à l'Ecart (lancé dès 1969) de John Armleder, qui a 26 ans en 1974. Il lui faut des appuis. Or les galeries continuent pour la plupart à louer leurs cimaises aux artistes connus. Pola Aivazian, Alice Jaquet, Emile Chambon, Ellis Zbinden monopolisent la vue. L'Athénée, que la vénérable Madame Bondanini a baptisé "musée", montre rituellement Hans Erni (105 ans en 2104!). De nouvelles galeries se lancent pourtant, comme celle de Marika Malacorda. La dame ose les avant-garde les plus extrêmes rue Calvin.

Des galeries enfin fédérées 

Reste à les fédérer, alors que l'activité artistique se concentre dans la Vieille Ville, parmi les antiquaires (Archinard, Rossire, Kurz...). Seul un fou s'installerait aux Bains, et a fortiori route des Jeunes. Le pari de l'AGGAM, ou association genevoise des galeries d'art moderne, sera d'unir les forces novatrices. Pour ce club, les galeristes doivent soutenir des créateurs, organiser des expositions et ouvrir leurs portes. Leur week-end annuel va devenir la première grand messe. Il s'agit de vaincre le "Schwellenangst", ou peur de franchir le seuil. Les audacieux d'alors peuvent sourire alors que l'art contemporain est devenu si "trendy". 

Mais quel écho la presse donne-t-elle de tout ça? La littérature y reste un genre majeur, alors que le Salon du livre n'a pas vu le jour. La "Tribune" publie un compte-rendu de bouquin par jour. La musique classique reçoit des critiques venues de journalistes extérieurs, souvent très mûrs. Le théâtre fait l'objet de chroniques, comme l'opéra, mais la BD ou le rock passent pour des audaces. Alors qu'aucun TGV ne roule encore, Paris et Londres occupent une place importante dans les colonnes. La TG, toujours elle, propose "Paris aux quatre vents", "L'air de la Tamise" et des reflets romains. Il faut moins voir là un signe d'ouverture que de provincialisme.

Concours et Rencontres 

Les grandes choses annuelles (hors le Cirque Knie, bien sûr!) demeurent cependant deux événements oubliés de nos jours. Les Rencontres internationales, à l'Université, mobilisent des pages et des pages fin août. Il en va de même pour le Concours d'exécution du Conservatoire. de véritables envoyés spéciaux en suivent les délicats éliminatoires dès les huitièmes de finale. Autre temps, autres mœurs... Les Rencontres existent-elles encore, au fait? Photo (DR): "Frankenstein" par le Living Theatre. Le spectacle est venu à Genève et à Lausanne en 1968. C'est l'électrochoc qui a tout changé au fil des années. Notez que le vrai Frankenstein, celui de Mary Shelley, est né à Genève...

Prochaine chronique le dimanche 2 mars. Un taliban à Buckingham. Le prince William veut en faire détruire les oeuvres d'art en ivoire. Qu'en penser de mal?

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