Mark Ditlli

RÉDACTEUR EN CHEF DE FINANZ UND WIRTSCHAFT

Mark Dittli a étudié l'économie d'entreprise à la HES de Winterthour et le journalisme à la New York University. Il rejoint le magazine économique alémanique Finanz und Wirtschaft en 2000 en tant que rédacteur à la rubrique suisse. Il devient ensuite correspondant aux Etats-Unis pendant cinq ans en charge des affaires économiques et financières. Mark est nommé rédacteur en chef du magazine en 2011.

Credit Suisse: culpabilité et responsabilité

Un aveu de culpabilité et 2,8  milliards de dollars. Tel est le prix astronomique payé par Credit Suisse pour régler son différend fiscal avec les Etats-Unis. La transaction, révélée à mi-mai, a des répercussions bien au-delà des grandes banques suisses, car jamais durant les deux dernières décennies un institut financier de cette taille et d’importance systémique n’avait reconnu sa faute aux Etats-Unis. La peur de déclencher une réaction en chaîne indésirable sur les marchés financiers, provoquée par la désertion des contreparties se détournant de la «banque criminelle», était trop forte.

Mais plus de cinq ans après l’apogée de la crise financière et la faillite de Lehman Brothers, lorsque toute une série de grandes banques ont dû être sauvées à coups de milliards alors même qu’aucun de leurs dirigeants n’a dû en assumer les conséquences, l’humeur des Américains s’est transformée.

De «too big to fail», qui signifie que ces banques étaient trop importantes pour les laisser s’effondrer, on est passé au «too big to jail»: la colère de l’opinion publique outrée de ce que ni les banques en tant qu’organisations ni leurs dirigeants n’ont été poursuivis par la justice pour quelque faute que ce soit. Credit Suisse a eu la malchance d’être la première grande banque à servir d’exemple. Début mai, dans un message vidéo, le ministre américain de la Justice Eric Holder s’est félicité de ce que personne ne soit au-dessus des lois.

L’épreuve de force imposée par les autorités judiciaires américaines a été couronnée de succès: les marchés financiers n’ont pas perdu leur sang-froid et, pour Credit Suisse, son aveu de culpabilité ne s’est pas mué en condamnation à mort. Les contreparties ne semblent pas avoir quitté le navire en grand nombre. Ainsi peut-on affirmer avec certitude que Credit Suisse ne sera pas la dernière banque à subir une procédure judiciaire se soldant par un aveu de culpabilité.

Selon toute vraisemblance, la grande banque française BNP va également plaider coupable et payer une amende record (10 milliards de dollars). Il sera intéressant de voir si et quand la première grande banque américaine se retrouvera dans le viseur de la justice pénale de son pays. 

«Blancs comme neige»

Credit Suisse a donc admis avoir commis un délit aux Etats-Unis. Qu’est-ce que cela signifie pour ses dirigeants? Jusqu’à nouvel ordre, son CEO Brady Dougan et le président de son conseil d’administration Urs Rohner restent en fonction.

Après l’annonce de la transaction avec les autorités américaines, Urs Rohner a déclaré dans des interviews que lui-même et Brady Dougan étaient «personnellement blancs comme neige». En résumé, ils ne savaient rien de ces pratiques douteuses commises aux Etats-Unis par quelques individus peu scrupuleux tout au bas de la chaîne de commandement de la banque.

Mais cela ne suffit pas. Brady Dougan et Urs Rohner n’ont peut-être, personnellement et directement, commis aucune faute, mais cela ne les dégage en rien de leur responsabilité. A l’époque où ces actes délictueux ont été commis aux Etats-Unis, ils occupaient tous deux des positions dirigeantes au sein de la banque et ont manqué d’intuition quant au degré d’urgence de cette affaire. Ils portent la responsabilité de leur ignorance.

Aveuglés par le fait que Credit Suisse a surmonté sans dommage la crise financière de 2008, Urs Rohner et Brady Dougan se sont comportés avec arrogance. Non seulement, ces trois dernières années, ils ont mal évalué leur situation juridique aux Etats-Unis, mais ils ont aussi omis de définir une stratégie claire pour l’avenir de la banque et négligé de renforcer rapidement sa base de fonds propres.

Credit Suisse doit prendre un nouveau départ. Et exactement comme UBS avait besoin de deux leaders tout neufs dans les personnes d’Axel Weber et de Sergio Ermotti, Credit Suisse ne pourra se tourner vers l’avenir que quand il en aura terminé avec ses anciens dirigeants.

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