Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COUTURE/Le Musée de Carouge rend l'hommage qu'il devait à Christa

Crédits: Kunsthaus, Zoug 2017

C'est l'éternel retour! Fin 1996, le Musée de Carouge, que dirigeait alors Jean-Marie Marquis, accueillait Christa. Il paraît que des feuilles de thé odorantes jonchaient alors le sol. Je n'en garde aucun souvenir. La couturière attirait à elle seule la lumière, comme le fait en général le noir. La Bâloise avait alors atteint l'apothéose de sa carrière genevoise. Sa boutique (pour autant qu'on puisse ainsi qualifier un immense magasin derrière lequel s'étendait un jardinet et une sorte de pavillon où Christa dormait à la dure) existait depuis 1978 à la rue Saint-Victor. Elle avait présenté sa première collection en 1983, renonçant à vendre les vêtements des autres. Celle qui était devenue l'une des deux «dames en noir» (l'autre étant la chanteuse Barbara) avait aussi pignon sur rue à Zurich. Et, si Bâle avait déjà fermé, il lui restait encore Vienne et l'Allemagne. 

Christa est morte le 17 janvier 2018 après avoir porté haut et loin le nom de Carouge. La ville lui devait bien un nouvel hommage. Géraldine Glas et Klara Tuszynski s'en sont chargé, avec la complicité scénographique de Vincent Schambacher. Le trio avait à sa disposition le petit espace de la place de Sardaigne. Quatre chambres et deux corridors. Une misère. Autant dire qu'il fallait faire comme la vedette de l'exposition. Aller droit à l'essentiel. Pas question ici de déployer les habits et les objets comme l'a osé en novembre 2017 le Kunsthaus de Zoug. Une rétrospective magnifique. Christa est d'ailleurs morte alors qu'elle déroulait ses fastes sur deux étages. Elle devait encore guider début 2018 une ou deux visites de qui lui semblait «son spectacle d'adieux». C'est en 2013 déjà, à 77 ans, qu'elle avait pris sa retraite en remettant le bébé à Deniz Ayfer, sa fidèle collaboratrice.

Une personnalité double

Toute une génération a bien connu Christa. L'artiste, la femme et le personnage. Ce temps s'éloigne déjà. Arrivée en 1963 à Genève, la couturière est repartie en 2004 pour Zurich, où elle avait fondé en 1988 un énorme atelier au Mühle Tiefenbrunnen. Elle était venue parce qu'on s'amusait davantage en Suisse française que dans les cantons alémaniques. Au fil des décennies, la tendance s'était inversée. Or Christa aimait la fête. Cette femme proche des philosophies orientales associait sans problème bouddhisme zen, méditation, vin rouge et saucisson. Mais pas n'importe quel vin et jamais un quelconque bout de gras! Comme le raconte Ruth Deutsch, l'un des témoins de sa vie dont les souvenirs ponctuent le parcours (1), «rien n'était trop éloigné pour trouver le meilleur produit.» Un os à moelle particulièrement succulent méritait bien quelques heures de train. 

En fait, dans cette exposition dont les vêtements ne constituent qu'une facette, deux Christa cohabitent. Formée à l'Ecole des arts appliqués de Zurich, la première respirait la rigueur. La couturière se souvenait des leçons de Johannes Itten, l'un des Suisses du Bauhaus. Il suffit de voir au Musée de Carouge les livres tirés de sa bibliothèque. Il y a Pierre Soulages, évidemment, mais aussi Le Corbusier ou Issei Miyake. Les films dont le visiteur découvre des extraits montrent la dame dans un intérieur monacal, même si les cellules des nonnes demeurent en principe claires. Tout s'y révèle noir, sauf quelques bibelots en forme d'ours blancs. Mais, comme explique Christa, c'est la couleur de peau de ces derniers qui se révèle couleur d'encre. Elle aurait donc bien aimé se réincarner dans cette bête magnifique.

Des robes à habiter 

Et puis, à côté de cette rigoriste, vivait une fêtarde. Celle qui organisait des défilés dans des lieux improbables, avec une préférence pour la rue. Celle dont le rire très reconnaissable s'entendait de loin. Celle qui tenait table ouverte. Les deux se rejoignaient dans les robes, bien moins austères qu'elle ne pourraient sembler de prime abord. Des robes à habiter, puisque leur auteur prétendait les construire comme des maisons, «avec un plan d'architecte.» Des drapés avec des noirs de toutes les couleurs, puisqu'il s'en trouve chez elle des profonds, des satinés et des rutilants. Des noirs dont ses clientes ne faisaient jamais leur deuil. D'abord parce que Christa ne créait pas des modes, mais de la couture. Ensuite parce que les petites mains, dans l'atelier zurichois, restauraient et ravaudaient les tissus jusqu'à en faire l'équivalent des patchworks de brocarts des monastères japonais. Avec elle, les vêtement n'avaient pas un simple souffle de vie. Ils vous accompagnaient toute votre existence. 

Ce sont des collectionneuses qui ont bien sûr prêté la plupart des vêtements présentés, les rares créations masculines de Christa ayant passé à la trappe. Ceci pour autant qu'on ose utiliser le terme de "collectionneuses". Il me semblerait plus juste de dire que quelques femmes se sont provisoirement séparées d'une partie de leur garde-robe. Il y a là du quotidien strict et du soir scintillant. Il ne faut pas résumer la créatrice à son image réductrice. Le Musée de Carouge offre donc un soupçon de couleur. Il y a même du rouge. Il me semble que Christa avait une fois surpris son monde avec un défilé pourpre. Il faut savoir choquer. Heurter. Une des citations apposées au murs dit bien, avec un petit air de défi gourmand, «Encore aujourd'hui, j'aime qu'il y ait un peu de scandale.»

(1) Le coiffeur pour le moins créatif de Christa s'appelait ainsi Pierre Rosenberg, comme l'ancien directeur du Louvre.

Pratique

«Christa de Carouge», Musée de Carouge, 2, place de Sardaigne, Carouge, jusqu'au 16 décembre 2018. Tél. 022 307 93 80, site www.carouge.ch/musee Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Kunsthaus, Zoug 2017): Christa. L'une des dernières images.

Prochaine chronique le mardi 16 octobre. "Country Life" au Musée de la chasse et de la nature de Paris.

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