Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CONTEMPORAIN / Penone s'approprie Versailles

«Versailles doit rester un lieu culturel vivant et non pas être plongé dans le formol.» En arrivant à la tête du Domaine fin 2007, après avoir aussi bien coiffé le Centre Pompidou que la Fondation Pinault à Venise, Jean-Jacques Aillagon prévoyait un traitement de choc. C'était un peu comme si l'on allait mettre une minijupe à une grand-mère. Des artistes contemporains interviendraient, à raison d'un par an, dans le parc et les Grands Appartements.

Les débuts furent un coup de maître, du moins sur le plan médiatique. Jeff Koons à Versailles! L'idée allait en faire protester plus d'un, assurant ainsi toute la publicité voulue à l'entreprise. Peu importait finalement l'exposition, qui introduisait chez Louis XIV celui qui ressemble eau décorateur d'un grand magasin au moment des vitrines de Noël. Tout le monde voulait voir le scandale. Idem pour Murakami un peu plus tard. Un autre artiste très Pinault.

La chance du scandale

Bien sûr, dans ce qui fut de 1680 à 1789 la capitale politique de la France, il fallait introduire quelques créateurs tricolores. Une chose difficile. Dans le monde comptabilisé en dollars de l'art contemporain, ceux-ci font triste figure. Presque inconnu à l'étranger, Xavier Veilhan a donc été prié au château, comme on inviterait un parent pauvre et méritant. Il n'a guère convaincu. Idem pour Bernar (sans «d» final) Venet. Ce dernier a installé dans la cour et près des parterres quelques-unes de ses ferrailles rouillées, L'échelle n'y était pas. Dans un lieu aussi vaste, ses tortillons ressemblaient à des vieux ressorts égarés par un géant.

Et puis Aillagon a dû partir atteint par la limite d'âge, en dépit de ses cris d'orfraie. Il a été remplacé par une dame venue de l'Elysée, vu que l'art et le patrimoine sont aujourd'hui des choses qui s'administrent. Catherine Pégard a poursuivi la politique contemporaine. Elle a aussi eu la chance d'un scandale en 2012. Il n'y avait pas au programme de Joana Vasconcelos «The bride», une immense lustre en tampons hygiéniques découvert lors d'une ennuyeuse Biennale de Venise, en 2007. La Portugaise a hurlé comme une truie qu'on égorge. Censure! Censure!

La thématique de l'arbre

Le choix de 2013 se révèle plus consensuel. Il n'ofre rien de provocateur. Bien au contraire. L'idée de donner une carte (presque) blanche à Giuseppe Penone allait presque de soi. Qui irait mieux sous les frondaisons qu'un homme dont une bonne partie de l’œuvre tourne autour du thème de l'arbre? L'Italien, aujourd'hui âgé de 66 ans, vient en plus de dédier à ce dernier une installation près de Turin dans le parc de Venaria Reale. Un des multiples petits Versailles de la famille de Savoie.

«C'est la plus belle réussite qu'aient permises jusqu'ici les invitations d’artistes vivants à Versailles», pouvait ainsi écrire dans «Le Monde» un Philippe Dagen ayant pour une fois renoncé aux ukases et aux condamnations qui doivent laisser au journaliste des satisfactions de potentat. Il y a 19 pièces à l'air libre. Trois à l'intérieur (qu'il est permis de sauter). Tout se joue dans la discrétion, après une réalisation aussi symbolique que spectaculaire. Sur le parterre du haut, devant l'immense façade de Mansart, «Entre écorce et écorce» montre un jeune chêne de quatorze mètres, bien vivant, s'élançant entre deux moulages de bronze. Ces derniers ont été pris sur un cèdre géant abattu ici par l'ouragan Lothar, en décembre 1999. C'est Penone qui avait acquis le tronc lors d'une vente organisée pour engranger des fonds.

Bronze et marbre

Le bronze domine ailleurs, avec le marbre de Carrare. Si l'on peut avoir de réserves sur les très blanches sections d'«Anatomie», qui sentent un peu le cimetière de luxe, les arbres d'airain emportent l'adhésion. Contredisant par leur disposition la symétrie du parc d'André le Nôtre (dont la France célèbre en 2013 les 400 ans de la naissance), il sont frappés par la foudre, lévitent dans l'espace ou se retrouvent surmontés de leurs racines. Un certain nombre d'entre eux se voient regroupés dans un bosquet un peu à l'abandon. C'est celui de l'Etoile, où ils viennent composer une provisoire et étrange nature.

Evidemment, comme depuis longtemps avec Penone, on se situe ici très loin de «l'arte povera» des débuts de 1969. Il semble difficile de trouver des matériaux plus riches, même si l'artiste continue par ailleurs de travailler (ou de faire travailler par des praticiens) le bois. D'énormes troncs révèlent ainsi dans ses entrailles ce qui pourrait constituer l'arbrisseau d'origine. Certains s'offusqueront de ce retournement de veste chic et choc. D'autre y verront un affranchissement. Une prolongation. Un enrichissement. Il y aura eu plusieurs Penone de suite. Disons que l'actuel a su s'intégrer à Versailles, qui subit par ailleurs en ce moment de gros travaux au niveau du Bassin de Latone (aux frais d'une fondation créée par la banque Lombard-Odier de Genève) et dont la innombrables statues de marbre sont désormais toutes nettoyées, révélant des beautés inattendues.

Faites donc la promenade (gratuite à l'extérieur) en essayant de tomber sur un jour où les décors végétaux inventés par Le Nôtre ne sont pas tristement fermés par des grilles. Il y a, comme ça, des moments où Versailles assure un service minimum. Ces jours-là, le bosquet de l'Etoile lui-même se retrouve verrouillé...

Pratique

«Giuseppe Penone», château et parc de Versailles, jusqu'au 31 octobre. Parc ouvert de 8h à 20h30. Site www.chateauversailles.fr Une autre exposition Penone, très différente, plus minimale d'esprit, se déroule jusqu'au 22 septembre à Arles, chapelle du Méjan. Elle est ouverte de 10h à 20h. Site www.2013.arles.fr Photo (DR): Giuseppe Penone et une de ses réalisations, face à la façade du château.

Prochaine chronique le mardi 4 septembre. Arts du feu. L'Ariana présente les sculptures d'Akio Takamori. Bientôt le parcours céramique à Carouge.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."