Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CONTEMPORAIN / Andrea Bellini, un an à Genève

La Kunsthalle genevoise revient de loin, prouvant ainsi qu'elle n'y est pas allée. Jusqu'à l'année dernière, on ne donnait pas cher de la peau du Centre d'art contemporain genevois. Il semblait à l'agonie. L'institution fondée en 1974 par Adelina von Furstenberg n'avait même plus de directeur (ou de directrice). Après une nomination avortée, le CAC avançait dans le brouillard. Le capitaine avait sombré avant même le navire. Est alors apparu Andrea Bellini, qui a entrepris de lui redonner du poids. Et ô miracle, l'Italien y est parvenu. L'exposition Pablo Bronstein, qui a ouvert ses portes il y a quelques jours rue des Vieux-Grenadiers, apparaît comme une manifestation d'envergure internationale. J'y reviendrai demain. Mais avant, il convient de faire un petit bilan (on aurait dit, il y a quelques années, un check-up) avec un homme de 42 ans jouant l'ouverture.

Andrea Bellini, pourriez-vous d'abord vous présenter.
Je suis né en 1971 dans une famille plutôt tournée vers Venise. J'ai néanmoins grandi à Rome. Mes études, je les ai faites à Sienne. J'avais besoin d'une université de taille humaine, où l'on puisse avoir des rapports personnels avec les professeurs. C'était alors la philosophie. Je suis venu à l'histoire de l'art plus tard. J'éprouvais une fascination pour l'archéologie préhistorique, celle qui ramène à nos origines. Une production d'abord figurative. L'abstraction ne peut venir qu'à partir d'un développement cognitif plus affirmé.

Vous n'êtes cependant jamais devenu archéologue.
Non. J'ai terminé mes études et j'ai commencé à organiser des expositions. Ma chance est venue quand le propriétaire de «Flash Art», une revue tournée vers la scène émergente, m'a demandé si je voulais aller à New York prendre en charge la version anglaise. Une version différente par son contenu de l'italienne. Le «Flash Art» de Giancarlo Politi jouait un rôle important depuis les années 1970. Mon prédécesseur était Massimiliano Gioni, commissaire de l'actuelle Biennale de Venise.

Vous êtes donc parti.
J'ai travaillé quatre ans à New York, en devenant parallèlement curateur pour le PS1 du Museum of Modern Art. J'avais dû lutter là contre une forte concurrence, mais j'étais très actif. Turin m'a appelé en 2007. Il s'agissait de diriger «Artissima». J'avais été recommandé par Sam Keller, alors à la tête d'«Art/Basel». Mon premier contact avec la Suisse, en quelque sorte. J'ai d'abord refusé. Une foire... Puis j''ai compris qu'il s'agissait de relever un défi. Comment peut-on transformer une foire en événement culturel?

Après «Artisima», vous êtes resté à Turin, la capitale historique de l'art moderne en Italie.
J'ai ensuite passé au Castello di Rivoli, le plus important musée d'art moderne du pays. Un lieu génial. La création d'aujourd'hui dans un palais baroque! J'opérais en tandem avec Beatrice Merz, la fille de Mario et de Marisa, deux des plus importants créateurs de l'Arte povera. Tout allait bien. Nous arrivions à attirer 120.000 visiteurs par an hors du centre urbain. Puis la crise s'est installée. La Région a coupé les crédits. Plus question d'organiser de vraies expositions. Si je restais là, c'était juste pour toucher un salaire.

Genève est alors entré en jeu.
Les choses se sont passées de manière complexe. Je n'avais pas participé au premier concours pour trouver un directeur après le départ (semi volontaire NDLR) de Katya García Antón. J'espérais encore que la situation s'arrange à Rivoli. Quelqu'un a été nommé (Anthony Huberman, NDLR), qui n'est finalement pas entré en fonction après avoir longtemps repoussé son arrivée. Les gens du CAC sont alors venu me chercher, par l'entremise d'un chasseur de têtes. Je me suis dit, pourquoi pas?

Quand êtes-vous arrivé?
En septembre 2012. La première chose que j'ai faite, c'est d'établir la liste des problèmes. Elle était interminable. Rien n'allait, en fait. Le CAC était déconnecté de la cité. Il vivait dans un état de guerre froide avec le Mamco. Il n'entretenait aucun rapport avec les galeries genevoises. La Biennale des images mobiles avait été mise en veilleuse par Katya, alors même que nous touchions pour cela des subventions de la Ville. Le contact était perdu avec les créateurs locaux. Il fallait enfin admettre que de tels problèmes existent pour aider à les résoudre. Refuser les problèmes, comme cela se faisait, me semblait tout simplement suicidaire.

Une Kunsthalle n'a en plus pas de collection propre.
Ici, c'était gênant. Une collection, c'est au moins une forme d'identité.  Celle d'une Kunsthalle, c'est son programme. On se trouvait donc dans l'urgence. Il me semble que le bilan, en un an, est positif. La perception du Centre par le Genevois a changé. Il y a eu des accords avec le Mamco. Nous avons même eu un vernissage commun. Les artistes locaux sont revenus. Après une première exposition consacrée à la scène romande, j'ai créé un atelier. Des invités peuvent y travailler quatre mois et créer une petite manifestation. C'est essentiel. Le CAC doit devenir un lieu de production. Il lui faut certes montrer, parfois, des vedettes internationales. Mais sa tâche principale reste de se mettre au service des gens d'ici. Il faut de la générosité.

Pour combien de temps êtes-vous à Genève?
Je suis sous le régime, assez inhabituel dans le milieu, du contrat indéterminé. Je me rends compte que j'ai changé jusqu'ici de poste tous les trois ans. J'en ai 42, l'âge où l'on papillonne moins. Mes filles jumelles sont nées à Genève il y a quelques mois. Cela crée un ancrage. Je me rends compte qu'il faudra plus de trois ans pour faire du CAC un lieu de culture vivante. Je devrai par conséquent m'engager un certain temps.

Vous proposez donc aujourd'hui Pablo Bronstein.
C'est ma troisième exposition à Genève. Après avoir montré la scène romande, ce qui constituait un devoir, j'ai amené Gianni Piacentino. C'est un adepte un peu dissident de l'Arte povera. J'aime en lui sa personnalité irrégulière. Les irréguliers représentent moins la création d'aujourd'hui qu'ils annoncent celle de demain. Maintenant, avec les dessins d'architecture apparemment traditionnels de Bronstein, je révèle une autre facette inattendue de l'inspiration contemporaine. Je déteste l'idée d'un art du présent qui irait dans une seule et unique direction. Il y a de tout dans le contemporain.

Il y aussi eu de petites manifestations.
Les trois expositions produites par des artistes en résidence. De la vidéo. Et après Bronstein, il y aura les Bourses de la Ville de Genève.

Quand le CAC a été fondé en 1974, la création contemporaine restait marginale. Elle est devenue hégémonique. N'avez-vous pas l'impression d'avoir tout de même de la chance?
C'est vrai. Le contemporain, c'est glamour. C'est presque sexe. Un changement radical. Je le vois quand je pense à ma mère. Elle était affolée de me voir me lancer là-dedans. Or je suis l'un des rares de ma volée universitaire à travailler. Il faut dire que l'argent est intervenu en masse, depuis quelques décennies, dans ce milieu. Il reste presque à prouver maintenant que la valeur de l'art contemporain peut être autre chose qu'économique.

Qu'est-ce alors?
Une liberté. La liberté de l’imagination à un moment où les utopies ont du plomb dans l'aile et où les religions disparaissent ou s'extrêmisent. L'art devient le refuge du rêve.

Tout le monde devrait alors devenir commissaire d'expositions!
Surtout pas! Pour conduire une voiture, il faut un permis. Il n'en existe pas pour l'art contemporain, d'où le risque de proposer par ignorance n'importe quoi. Il me semble ainsi absurde de montrer de l'art contemporain sans fil historique. Tout vient de quelque chose. Photo (CAC): Andrea Bellini dans son royaume genevois.

C'est tout pour aujourd'hui. 7500 signes, cela fait bien assez. Prochaine chronique le mercredi 25 septembre. L'exposition Pablo Bronstein, dessins d'architecture, au Centre d'art contemporain.

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