Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CONEGLIANO/Les Vivarini, grands oubliés du XVe siècle, sortent de l'oubli

Crédits: Palazzo Sarcinelli, Conegliano

C'est une jolie ville près de Trévise, sur la ligne (ou la route) allant de Venise à Udine. Un peu endormie peut-être, surtout pendant les journées de semaine. De sa richesse passée, Conegliano conserve ce qu'il faut de palais gothiques et d'églises anciennes. Elle possède même un spectaculaire théâtre néo-classique, qui va bien avec l'immense villa encolonnée surmontant une cité déjà en pente. Les Alpes commencent en effet ici sur leur versant sud. 

C'est au Palazzo Sarcinelli de Conegliano qu'il faut découvrir l'exposition «I Vivarini», montée par Giandomenico Romanelli. C'est le jamais deux sans trois de cet historien de l'art en ces lieux Il a commencé par proposer une rétrospective autour de Carpaccio et de son fils. Elle était bien faite, mais les tableaux décevaient. Difficile d'apparaître plus inégal que ce maître de la Renaissance, dont le rejeton n'a en plus aucun talent. Est ensuite venu un dossier sur Riccardo Perucolo, peintre hérétique (comprenez par là luthérien), brûlé vif à Conegliano en 1568. Un utile rappel dans un pays encore très clérical, pour ne pas dire très catho.

Deux frères, un beau-frère et un fils 

Avec les Vivarini, le sujet semble plus consensuel. Il s'agit d'une dynastie de peintres vénitiens (plus précisément de Murano) ayant opéré au XVe siècle, en même temps que les Bellini. La symétrie semble étonnante. Eux aussi sont trois sur deux générations. Quatre même, si l'on ajoute une alliance. La sœur de Gentile (et demi sœur de Giovanni) Bellini avait épousé Andrea Mantegna. Celle d'Antonio et de Bartolomeo Vivarini s'était mariée à Giovanni d'Allemagna, qui venait comme son nom l'indique du Nord. Antonio et Giovanni feront du reste atelier commun jusqu'à la mort de ce dernier à Padoue en 1450. 

Cette date de 1450 reste bien l'une des seules sûres pour la famille. Autrement, les experts font des estimations avec des fourchettes parfois larges. Antonio serait né en 1415 et décédé dans les années 1480. Son petit frère Bartolomeo aurait vu le jour vers 1430 pour disparaître peu avant 1490. Alvise (prénom vénitien s'il en est), fils d'Antonio, aurait vécu du début des années 1440 à 1502-1503. Heureusement que les Vivarini sont des gens bien élevés. La plupart du temps, ils signent et datent leurs œuvres, d'essence sacrée, qu'ils envoyaient jusque dans les Pouilles et en Dalmatie.

Polyptyques à fonds dorés

Le catalogue de l'exposition conçue par Giandomenico Romanelli comporte 32 numéros. Cela peut sembler peu. Mais le Scarcinelli reste un petit palais. Et il y a là de nombreux polyptyques, comprenant jusqu'à dix panneaux. Avec les Vivarini, nous avons encore un pied dans le Moyen Age, dont ils conservent la plupart du temps les fonds d'or. Il s'agit donc d'architectures religieuses, où le cadre gothique (s'il existe encore) joue le même rôle que les arcatures séparant les vitraux. L'ensemble doit dégager une unité à la fois esthétique et spirituelle. Le spectateur retrouve souvent les mêmes saints, figurés en pied, dans un ordre chaque fois renouvelé. Notons que les Vivarini travaillaient surtout pour des couvents relevant de «l'Observance». Autrement dit des religieux austères. 

Beaucoup de ces œuvres sont peu vues en temps normal. Le Museo della Basilica Eufrasiana de Parenzo ne doit pas être ouvert bien souvent. Il faut aller à Amiens pour découvrir de manière inattendue la dernière «pala» signée et datée d'Alvise. L'une des rares œuvres importées de l'étranger, du reste. Le Louvre n'a pas envoyé la ravissante Madone, précoce, de Bartolomeo qui lui a été donnée en 2011. Il s'agit pourtant de la première grande exposition sur les Vivarini, un peu méprisés même s'il y en a déjà eu une dans les lointaines années 1960. L'occasion de montrer du nouveau alors que se multiplient les manifestations répétitives autour de Giorgione ou du Titien.

Le sens de l'histoire

Pourquoi ce dédain? Parce que les trois artistes passent pour des attardés. Ils ne vont pas dans le sens de la peinture vénitienne. Avec les Bellini, nous assistons à l'immersion progressive des personnages dans un paysage. La chose implique la disparition d'un dessin apparent. Les Vivarini, eux, cernent d'un contour sculptural la moindre figure. Bartolomeo surtout. Cela ne se fait plus guère dès les années 1480. Notons cependant que Mantegna, si novateur vers 1460, est toujours resté fidèle à la manière de sa jeunesse et que les Ferrarais, de Cosmè Tura à Ercole de' Roberti, ont agi de même. Il y a visiblement là une injustice. La voici réparée. 

Les Vivarini (et Giovanni d'Allemagna en «guest star») s'en tirent effectivement très bien. La qualité moyenne se révèle haute. Il y a même quelques chefs-d’œuvre, à commencer par un «Christ mort» d'Antonio. Le polyptyque de Sainte Eufrasie, signé et daté 1440, est magnifique, avec son grand cadre doré. Il faut dire que le décor éphémère y est pour beaucoup. Les œuvres se détachent ici sur un fond bleu nuit. Elles se voient admirablement éclairées. D'immenses agrandissements photo complètent la mise en scène. Il y en a un de bien dix mètres de large dans le corridor menant à l'exposition. Un «gadget» coûteux, mais efficace.

Fierté patrimoniale 

Le visiteur reste admiratif devant une ville de 36.000 habitants s'offrant ce luxe. On voit rarement dans les capitales des manifestations bénéficiant d'un tel décorum. Il y a là une fierté nationale et patrimoniale absente hors d'Italie. Le grand peintre de la cité reste pourtant Cima da Conegliano (1459-1517), qui a bénéficié d'une spectaculaire rétrospective au Luxembourg parisien. Elle a connu en 2012 un surprenant succès public. Parfaitement mérité, d'ailleurs.

Pratique 

«I Vivarini, Lo splendore della pittura tra Gotico e Rinascimento», Palazzo Sarcinelli, 132, via XX Settembre, Conegliano, jusqu'au 5 juin. Tél. 0039 0438 19 32 123, site www.mostravivarini.it Ouvert mardi, mercredi et jeudi de 9h à 19h, le vendredi jusqu'à 21h, samedi et dimanche de 10h à 20h. Il existe en plus un itinéraire dans la campagne. Il passe par Bassano del Grappa, Noale ou Asolo.

Photo (Palazzo Sarcinelli): le "Saint Michel" de Bartolomeo Vivarini, qui fait l'affiche.

Prochaine chronique le dimanche 17 mai. Le Vaudois de Genève Jean-Paul Jungo vend sa collection à Paris. Portrait d'un grand prospecteur d'art contemporain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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