Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Comment on devient terroriste

Le terrorisme est aussi un fromage. Une université qui aujourd’hui veut lancer un programme de recherche sur l’extrémisme violent n’a aucune peine à obtenir des crédits.

Les Etats sont demandeurs. Ils veulent que les sociologues, les psychologues et autres criminologues leur fournissent un instrument capable de détecter, dans les plis de la société, les individus que la tentation djihadiste démange, et un autre pour les calmer et les ramener à plus de raison.

La demande crée l’offre. D’Europe en Amérique, on recense désormais un pullulement d’initiatives, entre public et privé, qui sont engagées dans l’étude (nouveau vocabulaire) de la radicalisation, d’un côté, et dans la pratique de la déradicalisation, de l’autre, comme s’il s’agissait d’une nouvelle maladie contagieuse à traiter.

Côté cure, ça fonctionne vaille que vaille. La France est en train d’ouvrir des centres spécialisés. Et dans chaque pays, un petit nombre de clients, plus ou moins volontaires, rentrant parfois du terrain syro-irakien, sont pris en main par des professionnels, entre police et psychiatrie, qui cherchent à les détourner de leur mission de mort.

En amont, côté radicalisation, c’est plus compliqué. Les pouvoirs publics aimeraient obtenir un faisceau d’indices qui leur permettraient d’intercepter les candidats au djihad avant qu’ils ne mettent la main sur une kalachnikov ou qu’ils n’aillent se faire exploser dans un lieu public.

Les chercheurs se grattent la tête. Est-ce la frustration ou l’exaltation qui conduit au djihad, ou un mélange des deux ? Est-ce le chômage et la misère sociale ? Mais on voit partir aussi des diplômés qui avaient un emploi stable. L’un dit que la dérive vers l’extrémisme sacrificiel apparaît surtout chez des être peu éduqués et introvertis. Mais l’autre assure qu’un extraverti bien instruit peut tout aussi bien prendre le virage radical. Et le chemin des musulmans de naissance est-il le même que celui des convertis ? Le sentiment d’injustice et d’aliénation est-il différent pour les uns et les autres ?

En fait, les gouvernants n’obtiennent pas des chercheurs ce qu’ils espéraient. Les réponses à leurs questions, c’est tout et son contraire.

Comment s’en étonner ? Il est bien normal que les Etats ouvertement menacés par le terrorisme djihadiste cherchent à se défendre par tous les moyens. S’ils ne le faisaient pas, l’opinion se chargerait de les secouer. Mais dans leur quête de protection, ils font penser à des aveugles dans une chambre noire.

Qui veut comprendre la physique de l’océan ne doit pas limiter sa concentration à la dernière vague sur la plage. Ou pour prendre une autre image, si vous voulez éviter que des clous ne soient attirés par un aimant, il vaut mieux ôter l’aimant plutôt que de courir après les clous.

Le monde arabo-musulman sunnite est un océan, et c’est aussi un aimant. Son aire est au sud et à l’est de la Méditerranée, mais il a débordé, pour des raisons historiques bien connues, sur la rive nord, en Europe. Les courants qui le traversent se font donc sentir ici aussi. Et depuis près d’un siècle, ils sont violents.

Nos centaines de millions de voisins de ce proche outre-mer rêvent, forcément, d’une prospérité et d’une paix qu’ils n’ont pas, le plus souvent sous la poigne de régimes autoritaires et corrompus. Cette soumission, non pas à Allah, mais aux palais, a fait naître depuis longtemps un ressac révolutionnaire qui a fini par prendre la forme, sous nos yeux, d’un délire eschatologique.

C’est un gigantesque défi. Mais il n’y a, dans le temps long, qu’une façon de le dénouer. Les peuples du sud doivent être libérés des innombrables moukhabarat qui les entravent. C’est leur affaire ? Bien sûr, mais nous sommes, parfois en nous bouchant le nez, les amis, là-bas, des dominants, et nous leur vendons les armes de leur oppression. Qui peut s’étonner que le ressentiment rejaillisse sur nous ?

Mais l’Europe est indifférente. Elle ne se réveille, et ne s’affole, que quand les réfugiés de la guerre et de la misère enfoncent nos portes. Sa grandeur serait de se soucier vraiment de cet océan agité dont on entend, tout près, le grondement. Elle préfère la médiocre passivité, elle préfère chasser les clous. Les larmes de Federica Mogherini, la patronne de relations extérieures de l’Union européenne, quand elle a appris l’autre jour à Amman la tuerie de Bruxelles, étaient l’aveu de notre impuissance choisie. 

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