Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Comment inviter un milliardaire?

Gérard Mulliez en visite chez les jeunes communistes de Lille.

Crédits: Image: Capture d'écran Twitter/VDN Lille

Marilyn Monroe, Lauren Bacall et Betty Grable avaient expliqué en 1953 sur tous les écrans de cinéma du monde comment épouser un millionnaire. Les jeunes du Parti communiste français (PCF) de Lille ont fait mieux: comment inviter un milliardaire. Ce week-end, les militants d'extrême gauche tenaient une réunion dans une salle de la grande ville du Nord de la France quand ils ont vu débarquer un octogénaire qui, désignant une affiche récemment collée dans les rues de la ville, leur a dit qu'ils n'étaient «vraiment pas gentils» avec lui. Les jeunes communistes ont alors compris qu'ils avaient affaire au fondateur de la chaîne de grande distribution Auchan.

Ne cherchant pas la confrontation mais le dialogue et l'explication (plusieurs témoins parlent d'un échange courtois quoique ferme dans les colonnes du quotidien régional La Voix du Nord), Gérard Mulliez a certes reproché aux jeunes militants une démarche idéologique et dogmatique, mais aussi exprimé son point de vue sur l'apport qu'il a à l'économie: «Je crée des emplois avec mes magasins», a-t-il notamment argumenté

Au terme de quelques minutes d'échanges, sans parvenir à un accord, l'homme d'affaires s'en est allé. Sans que les militants ne renoncent à le pointer du doigt sur leur affiche.

Sans entrer dans un décortiquage en règle de cette affiche et de ses contradictions (l'actionnaire est désigné pour sa fortune, la caissière pour ses revenus 2014), il convient de noter que le milliardaire (première fortune professionnelle de France avec 37,88 milliards d'euros en 2014) est venu en personne et seul échanger avec ceux qui le désignent ainsi publiquement. Ceux-ci ont dû en rester bouche bée. Mais davantage que l'appareil bucco-phonatoire des militants, c'est la démarche de Gérard Mulliez qui est intéressante, d'autant plus à l'heure où le gouvernement français veut relancer une réforme du dialogue social.

Et de ce côté-ci du Jura? La dialogue social helvétique est évidemment bien moins conflictuel que chez nos voisins français. La tradition du dialogue et du consensus, dans les entreprises, les branches ou les univers politiques, est bien ancrée dans les mentalités suisses. Mais la recrudescence des votations dangereuses pour l'économie depuis plusieurs années remet en cause cette tradition suisse. Et menace même le modèle helvétique.

Le dialogue, tradition helvétique

Peut-on imaginer demain chez nous une vaste campagne d'affichage désignant un des «300 plus riches de Suisse» de notre liste dans les rues de Genève, Lausanne, voire Gstaad ou Zoug? La question eût pu paraître saugrenue voici quelques années. Elle ne l'est plus tellement aujourd'hui. La désignation de boucs émissaires aux maux (réels ou supposés) de notre pays n'est plus un tabou, et ceci aux deux extrémités de l'échiquier politique.

A l'heure où les Français veulent ramener davantage de dialogue social et où leurs milliardaires préfèrent le dialogue avec leurs contradicteurs, il serait judicieux pour les Suisses de perpétuer cette tradition et ce savoir-faire qui a contribué à la prospérité du pays depuis des décennies. C'est l'un des atouts que les investisseurs étrangers ont toujours loué quand ils ont choisi la Suisse pour développer leur activité ou implanter une antenne ou un siège de société. Y renoncer serait aller à contre-courant de l'évolution naturelle et bénéfique des choses.

Il reste cependant une certaine marge vis-à-vis de nos amis français. Dans leur narration de l'épisode aux journalistes, les militants se sont davantage focalisés sur le modèle de voiture emprunté par Gérard Mulliez pour venir leur rendre visite que sur sa volonté de dialoguer et d'échanger. Tous les esprits ne semblent pas prêts à faire fi des signes extérieurs de réussite. Au moins auront-ils appris avec cet épisode comment inviter un milliardaire...

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