Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/Mme de Staël et Benjamin Constant en couple chez les Bodmer

Crédits: DR

Genève a raté une belle occasion. Genève est vraiment nulle. Mais ça, tout le monde le sait. Morte en 1817 (un 14 juillet!), Germaine de Staël aurait dû avoir son année pour marquer ce bicentenaire. Calvin en a bien bénéficié d'une, à titre privé vu la consonance religieuse, en 2009. Henri Dunant a obtenu la sienne en 2010, Croix-Rouge oblige. 2012 a été voué à Jean-Jacques Rousseau avec assez de commémorations pour vous dégoûter à tout jamais du «citoyen de Genève». Alors pourquoi pas Madame de Staël, surtout dans une ville se voulant féministe? Avec la fille de Jacques Necker, il y avait en plus de quoi faire. Philosophe, romancière, historienne, cette imposante matrone aurait permis de permis de parler d'argent, de pouvoir et de sexe. De ce dernier côté, la baronne avait de gros appétits, comblés. Cette femme qui passait pour laide séduisait dès qu'elle se mettait à parler. 

«La Suisse n'en a pas voulu, alors que la France, où elle est née et décédée, l'a inscrite à son calendrier culturel», explique Léonard Burnand, commissaire de l'actuelle exposition De Staël-Constant de la Fondation Martin-Bodmer de Cologny (1). Sur le plan cantonal, c'est également le pataquès. «Pour les Genevois, une baronne de Coppet semblait trop Vaudoise. Les Vaudois l'ont jugé trop Genevoise.» Rien donc sous nos cieux, à part l'hommage actuel à Cologny. C'est peu pour une femme ayant régné par son esprit sur l'Europe, de la Révolution française aux débuts de la Restauration. Je me souviens de Michel Winock me parlant de l'écrivaine au moment où l'historien publiait sur elle un gros livre qui lui a valu en 2010 le Goncourt de la biographie. «Cette femme est fantastique. Elle ouvre sa porte à tous ceux qui sont persécutés.»

Des libéraux au bon sens du terme 

La Fondation Bodmer réunit donc les amants terribles Germaine de Staël-Benjamin Constant. N'est-ce pas affaiblir l'événement que le couper en deux? Pas pour mon interlocuteur, et ce d'autant plus qu'il dirige un Institut Benjamin-Constant s'inscrivant dans la Faculté des Lettres de l'Université de Lausanne, Stéphanie Genand gérant à Paris les Etudes staëliennes. «Le hasard veut que cette année marque à la fois les 200 ans de la morts de Germaine et les 250 ans de la naissance de Benjamin à Lausanne, en face de l'église Saint-François. Les réunir, c'était l'occasion de parler à Cologny du «groupe de Coppet» dont elle reste la figure tutélaire. Cette intellectuelle richissime y a accueilli, comme si c'était sa cour, des personnalités aussi diverses que Stendhal, Byron, Schlegel, Chateaubriand ou Juliette Récamier. Coppet offrait un mélange de langues et de religions placé sous le signe du libéralisme, un mot pris au sens qu'on lui donnait à l'époque. Au château se retrouvaient les seules voix osant s'opposer à la dictature napoléonienne.»

Germaine et Benjamin se sont aimés («elle le trouvait pourtant au départ peu séduisant»), déchirés et finalement séparés, le monsieur ayant oublié d'avouer à la dame qu'il s'était marié avec une autre derrière son dos. «Ils ont cependant conservé en commun la passion de la liberté. Ce sont des anti-esclavagistes de la première heure. Ils voulaient préserver en un temps de censure la liberté intellectuelle. Lui surtout militait pour celle de la presse. Inutile de préciser que ces protestants préconisaient une totale liberté religieuse. Ils voulaient une Europe plurielle, dont ils aimaient la diversité culturelle. C'est Germaine de Staël qui a fait découvrir aux Français le romantisme, qu'elle avait étudié en Allemagne.» Le couple a énormément discuté. Beaucoup écrit. «Le destin de leurs productions m'apparaît cependant différent», explique Léonard Burnand, qu'on sent tout feu tout et flammes. «Constant, qui a fait à la fin de son existence une importante carrière politique en France, reste connu comme le romancier d'«Adolphe». De Germaine, les jeunes générations retiennent les essais politiques sur la Révolution, ou moraux avec un thème comme le suicide.»

Une petite exposition 

On l'a compris. Il y avait là de quoi monter l'énorme exposition qui n'existera donc pas en 2017. La salle de la Bodmeriana vouée aux manifestations temporaires reste à la fois sombre (contingences conservatives) et exiguë (présence des espaces permanents à côté). «Il a fallu tenir compte du cadre. Les amants servent de fil conducteur. Nous avons choisi d'aborder différents thèmes.» Il y a pour commencer «deux enfants des Lumières». Suit la rencontre à Lausanne, en 1794 qui aboutit à «un couple en Révolution». Il fallait par la suite mettre en évidence les engagements politiques. Et cela sans oublier «l'intime et la fiction». Une fiction dont certains aspects restent méconnus. Qui se souvient que Germaine de Staël avait ouvert un théâtre genevois au Molard, où elle jouait avec la bonne société des pièces de son cru?» Dernier chapitre, la mort. «C'était l'occasion de rappeler que 150 000 Parisiens ont suivi le convoi de Benjamin Constant, étoile de la gauche, en 1830.»

Voilà qui fait beaucoup. Il y a eu des choix. D'où des manques. Le fort peu intellectuel John Rocca, second époux de Germaine («une union assez équilibrée en ce sens qu'elle ne se sentait plus en perpétuelle compétition»), a ainsi passé à la trappe, comme les enfants. Le commissaire a préféré faire parler le génie du lieu. «Le domaine des Bodmer est un reste de l'ancien Grand-Cologny, une immense propriété qui appartenait vers 1800 à l'oncle de Germaine de Staël. Elle y est souvent venue pour voir sa cousine par alliance Albertine Necker de Saussure. Cette dernière était née la même année qu'elle, en 1766, et elle était aussi écrivain féministe.» 

(1) Léonard est l'arrière-petit-fils du peintre Eugène Burnand.

Pratique

«De Staël-Constant», 19, route Martin-Bodmer, Cologny, jusqu'au 1er octobre. Tél. 022 707 44 33, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Important catalogue. Il faut en outre signaler la parution, au milieu des inévitables rééditions d’œuvres originales, de «La passion de la liberté», de Madame de Staël, édité par Laurent Theis, préface de Michel Winock, aux Editions Robert Laffont, 1030 pages. Il y a aussi «Madame de Staël ou l'intelligence politique», présenté par Michel Aubouin, aux Editions Omnibus, 420 pages. Il me faut aussi annoncer la sortie des tomes VIII et XIX de la correspondance complète de Germaine de Staël, avec les lettres de 1812 à 1817. Ils ont paru à Genève chez Slatkine. Leur édition a été assumée par Stéphanie Genand et Jean-Daniel Candaux.

Photo (DR): Un fragment du célèbre portrait de Germaine de Staël par Gérard. Sans doute un peu flatteur.

Prochaine chronique le mardi 13 juin. Polémique à Munich. Comment restaurer le Haus der Kunst, construit sous Hitler?

 

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